Note de Synthèse : Jeunes et Budgets Participatifs – Analyse Critique des Dynamiques de Pouvoir et d'Émancipation
Résumé Exécutif
Cette note de synthèse analyse les interventions et échanges issus de la conférence organisée par le Réseau National des Budgets Participatifs (RNBP) le 8 octobre 2026, intitulée « Jeunes et budget participatif : leur donne-t-on vraiment du pouvoir ? », présentée par Virginie Pougol, chercheuse au LERIS (association d'évaluation, d'études et de recherche participative axée sur l'émancipation individuelle et collective).
Le constat central réside dans une tension structurelle : les budgets participatifs (BP) sont des dispositifs stables, normés et conçus par des adultes pour des adultes, tandis que la jeunesse est une population mouvante, traversée par des rapports de domination invisibilisés (« la domination adulte »).
La prétention de « donner du pouvoir » aux jeunes sans transformer les cadres institutionnels ni le regard porté sur eux conduit souvent à une participation purement consultative ou cosmétique.
Pour dépasser cette formalisation rigide, l'analyse invite à revoir la définition même de la citoyenneté (qui ne saurait se réduire au droit de vote ou au respect des codes administratifs), à réintroduire l'impératif de justice sociale (à l'origine des BP à Porto Alegre), et à s'appuyer sur les formes réelles et informelles d'engagement des jeunes.
Les leviers d'action passent par la valorisation de la colère comme moteur d'apprentissage politique, le décloisonnement des temporalités administratives, et un travail prioritaire sur l'« Avant » (mise en confiance, création du collectif) et l'« Après » (politisation, prise de conscience des effets de l'action).
1. Cadre Conceptuel et Déconstruction des Mythes
1.1. La domination adulte et l'essentialisation de la jeunesse
La réflexion s'appuie sur le concept de « domination oubliée » ou domination adulte, théorisé par la philosophe Tal Peter Bromerx.
Les rapports entre adultes et enfants/jeunes constituent un rapport social de pouvoir structurel, au même titre que d'autres dominations (comme le genre), mais demeurent le point aveugle des théories politiques et des modes d'action.
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Fixité vs Mobilité : Les budgets participatifs sont des cadres institutionnels stables et figés, alors que les jeunes ne font que « passer ».
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Essentialisation : En se référant à Pierre Bourdieu (« La jeunesse n'est que mot »), le document rappelle que la jeunesse n'est pas un groupe homogène, mais une catégorie construite de l'extérieur par ceux qui ne la traversent plus.
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Le biais de conformité : Les dispositifs ouverts aux jeunes attendent d'eux qu'ils deviennent conformes à des règles pensées par et pour les adultes, traitant les jeunes comme des « citoyens en devenir » et non comme des citoyens à part entière.
1.2. Redéfinition de la citoyenneté et domination symbolique
En France, la citoyenneté est quasi exclusivement pensée à travers le droit de vote, excluant de fait les mineurs (bien que des initiatives comme le Collectif infantisme proposent la cession de droits de vote d'adultes à des mineurs).
Or, la citoyenneté est avant tout un lien social, un ensemble de droits et de devoirs, et une appartenance à une communauté politique.
Le modèle démocratique dominant impose des normes d'expression précises :
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Le « citoyen modèle » et la langue légitime : En se référant à Philippe d'Iribarne (Vous serez tous des maîtres) et à la « domination symbolique » de Bourdieu, l'analyse montre que la maîtrise d'un langage formel conditionne la légitimité de la parole.
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Le sens caché et les inégalités de compétences politiques : Selon Daniel Gaxie, l'exigence de formuler un projet recevable, de comprendre un chiffrage financier, d'accepter les temporalités administratives et de s'exprimer en réunion publique écarte mécaniquement ceux qui n'en maîtrisent pas les codes implicites.
1.3. La perte de l'ambition redistributive et la critique démocratique
En s'appuyant sur les travaux de Geoffroy de Lagasnerie (L'âme noire de la démocratie, février 2026), il est nécessaire d'exercer un « droit fondamental à l'imagination politique » pour interroger les outils démocratiques (vote, majorité, représentation) et ne pas simplement les transplanter sur les BP.
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Glissement des BP : Historiquement créés à Porto Alegre dans un but de redistribution et de justice sociale en faveur des plus démunis, les budgets participatifs ont eu tendance, en se diffusant mondialement (comme l'ont analysé Loïc Blondiaux, Yves Sintomer et Éloïse Neveu/Ness), à perdre cette dimension pour devenir de simples outils de rapprochement entre l'administration et les citoyens.
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L'évaluation par la justice sociale : Les projets de participation citoyenne doivent être réévalués à l'aune de leur capacité à réduire les inégalités réelles et à produire de la justice sociale, plutôt qu'à leur simple conformité procédurale.
2. Les Réalités de l'Engagement des Jeunes
2.1. Données chiffrées et formes d'engagement
Contrairement aux stéréotypes décrivant une jeunesse passive ou individualiste, les données (notamment une étude de 2024 auprès de 4 500 jeunes et des travaux de l'INJEP) démontrent un engagement réel mais transformé :
[30%] Don de temps bénévole dans une association
[50%] Don de temps au moins une fois dans l'année écoulée
[41%] Signature d'une pétition ou défense d'une cause
[30%] Participation à une manifestation
[30%] Participation à une grève
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Le modèle « Post-it » : Selon Jacques Ion, l'engagement des jeunes est plus ponctuel, territorialisé et ciblé sur des causes précises.
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Inégalités d'accès aux instances formelles : Les conseils de jeunes ou dispositifs institutionnels capturent en priorité les jeunes disposant déjà de capital culturel (niveaux de diplôme élevés, parents diplômés du supérieur, résidents urbains).
Les hommes s'engagent également davantage dans le cadre associatif sportif.
2.2. Les six moteurs fondamentaux de l'engagement des jeunes
Pour mobiliser durablement les jeunes, six conditions doivent être réunies :
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Se sentir utile : Percevoir l'utilité sociale directe et les effets concrets de l'action à l'échelle locale.
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Agir en cohérence avec ses valeurs : S'engager pour des causes sociales et environnementales clairement défendues.
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Comprendre le sens : Connaître le « pourquoi » avant d'accepter le « comment » (explicitation des objectifs, transparence).
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Appartenir à un collectif : Faire l'expérience de la vie collective et du lien entre pairs.
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Disposer d'un véritable pouvoir d'agir : Les jeunes refusent l'arbitraire mais acceptent le cadre collectif et l'autorité dès lors qu'elle est justifiée.
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Être reconnu comme légitime : En référence à Axel Honneth, la reconnaissance est indispensable.
Une participation symbolique sans influence réelle entraîne le retrait.
3. Tensions Centrales entre Formalisme et Émancipation
3.1. Gestion de la colère vs Pédagogies critiques
Dans les institutions formelles, la colère des jeunes est traitée comme un problème de gestion ou de l'incivilité.
À l'inverse, les pédagogies critiques (notamment Paolo Freire et la pédagogie sociale) en font le point de départ de l'apprentissage politique par la conscientisation :
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Mécanisme : Transformer une émotion ou un sentiment d'injustice vécu individuellement en une compréhension collective des structures sociales qui les produisent.
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Dérive institutionnelle : Les dispositifs actuels « pédagogisent l'action » (comment déposer un projet, faire campagne, voter) mais évacuent le travail sur le sens (pourquoi ce budget, quelles inégalités sont ciblées).
3.2. L'échelle de la participation et la réalité du pouvoir
En citant l'échelle de la participation de Sherry Arnstein (« La participation citoyenne est comme la consommation d'épinards, personne ne s'y oppose sur le principe... jusqu'à ce qu'il s'agisse de redistribuer le pouvoir »), l'analyse interroge le statut réel des jeunes dans les BP :
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| NIVEAU DE POUVOIR RÉEL DANS LES BUDGETS PARTICIPATIFS |
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| [ ] Contrôle citoyen / Pouvoir décisionnel absolu |
| [X] Filtrage & chiffrage par les services techniques (Adulte)|
| [X] Décision finale réservée au Conseil Municipal / Maire |
| [?] Partenariat réel ou simple consultation des jeunes ? |
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3.3. Confrontation des formes : l'informel face à l'institué
L'innovation politique et le renouvellement des modes d'action se produisent aux marges, dans l'informel.
- Exemple illustratif (Montpellier) : Lors d'un chantier de rénovation urbaine, des jeunes du quartier ont bloqué physiquement les travaux (« bloqueurs de chantier »).
Ils avaient identifié le non-respect des clauses sociales d'insertion (obligation d'embaucher des habitants du quartier).
Ne maîtrisant pas les circuits administratifs (pétitions, requêtes formelles), ils ont utilisé le blocage.
Bien qu'une commission ait été créée par la mairie et les bailleurs pour résoudre le problème et embaucher des jeunes, ces derniers n'ont jamais été associés à la commission.
Leur action informelle a produit du résultat, mais l'institution a totalement invisibilisé leur rôle et leur citoyenneté « en acte » ou « insurgée ».
3.4. Le biais de l'accompagnement : l'invisibilisation de l'Avant et de l'Après
La plupart des démarches se focalisent sur la phase centrale (la fabrication technique du projet).
Or, le processus d'émancipation se joue principalement sur les deux bornes :
[ AVANT ] [ PENDANT ] [ APRÈS ]
Prise de confiance, Expérimentation, droit Politisation, prise de
construction du à l'erreur, acquisition conscience de l'impact
premier collectif de compétences et de l'action dans la Cité
(Phase Émancipatrice) (Phase Technique) (Phase Émancipatrice)
4. Matrice Synthétique : Pratiques Institutionnelles vs Approches Émancipatrices
Le tableau ci-dessous résume les divergences entre le fonctionnement classique des budgets participatifs et les adaptations nécessaires pour un véritable transfert de pouvoir aux jeunes :
| Axe d'Analyse | Mode Institutionnel Classique | Approche Émancipatrice / Coopération | | --- | --- | --- | | Conception du cadre | Figé, pensé par des adultes pour des adultes ; exigence de conformité. | Souple, négociable, co-construit (ex: possibilité de modifier les règles et horaires). | | Périmètre d'action | Projets d'aménagement légers (ex: mobilier, pump tracks). | Sujets de fond issus des revendications des jeunes (ex: santé mentale, justice sociale). | | Traitement de la colère | Neutralisée, perçue comme un problème à recadrer ou à éduquer. | Moteur de conscientisation et de politisation des sentiments d'injustice. | | Canaux d'expression | Réunions publiques formelles, dossiers administratifs chiffrés. | « Aller-vers » informel (rue, capot de voiture), outils adaptés (boucles WhatsApp). | | Gestion du temps | Temporalité administrative longue (ex: 3 ans entre l'idée et la réalisation). | Maintien du sens par un travail continu sur les causes et l'action collective. | | Posture des adultes | Sachants, filtres techniques, détenteurs de la décision finale. | Intermédiaires sociaux, facilitateurs acceptant de perdre une part de pouvoir. |
5. Retours d'Expériences et Pistes Opérationnelles
Les échanges avec la salle lors de la conférence mettent en lumière plusieurs démarches concrètes et dilemmes de terrain :
5.1. Projet CAPÈGE (Chercher et Agir pour des Politiques Émancipatrices pour les Jeunes)
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Méthodologie : Recherche-action menée avec des jeunes de quartiers prioritaires/sensibles très éloignés des instances formelles.
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Résultats : En partant de leurs colères et révoltes physiques (image négative du quartier, violences faites aux femmes), les jeunes sont restés mobilisés plus de trois ans et ont embarqué d'autres paires.
Le travail sur le sens l'emporte sur la lourdeur des délais.
5.2. Expérimentation du Département de la Loire-Atlantique
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Droit d'interpellation citoyenne : Abaissement des seuils d'entrée (100 signatures) pour enclencher un travail de co-construction entre jeunes, services et élus sur des thématiques cruciales (ex: santé mentale), avant d'atteindre le seuil de 3 000 signatures pour débattre en session départementale.
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Lab'Jeunes : Instance où le cadre n'est pas figé.
Les jeunes (16-29 ans) ont pu renégocier les règles, utiliser des boucles WhatsApp, rencontrer directement les porteurs de projets et redéfinir la notion d'intérêt général à partir de leur expérience quotidienne.
5.3. Cas de la Ville de Villeurbanne (Convention Citoyenne Jeunesse)
- Vigilance méthodologique : Pour éviter de générer de la désespérance sociale et de la colère, l'organisation d'une convention ou d'une consultation sur la jeunesse doit clarifier d'emblée la finalité politique : À quoi vont servir les avis ? Comment seront-ils articulés aux décisions exécutives ?
5.4. Leviers face à la contrainte de moyens
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Mutualisation interservices : S'associer avec d'autres directions (ex: missions locales) pratiquant déjà le travail d'« aller-vers ».
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Basculement vers l'accompagnement collectif : Préférer les démarches collectives aux accompagnements individuels, garantissant un impact social et une rentabilité financière supérieurs.
Conclusion
Redonner du pouvoir aux jeunes à travers les budgets participatifs exige de dépasser la posture consultative et la simple éducation civique procédurale.
En citant le poème Chasse à l'enfant de Jacques Prévert et l'ouvrage de Véronique Blanchard (Vagabondes, voleuses, vicieuses), Virginie Pougol met en garde contre la tentation administrative de cadrer ou corriger la parole des jeunes avant de l'écouter.
L'émancipation implique que les adultes acceptent de transformer leurs cadres, de se laisser bousculer par des formes d'engagement informelles, et d'accepter le cycle naturel de la transmission : « Oui, les jeunes vont prendre notre place, et c'est exactement cela que l'on appelle l'émancipation. »