Analyse de la Rhétorique Complotiste : Mécanismes, Discours et l'Allégorie du « Mouton »
Ce document de synthèse analyse les recherches et les réflexions de Loïc Massaia, vulgarisateur pour le projet Utopia, concernant la rhétorique employée dans les milieux complotistes.
Il détaille les structures argumentatives, les fonctions psychologiques du discours et l'usage spécifique de l'insulte « mouton » comme outil de distinction sociale et de clôture du débat.
Synthèse
L'analyse de la rhétorique complotiste révèle un système de communication visant moins à établir une vérité qu'à asseoir un ascendant sur l'auditoire.
Cette rhétorique se caractérise par une structure circulaire (tautologique) et un recours systématique à l'essentialisme.
L'usage de termes comme « mouton » remplit une triple fonction : une attaque ad personam pour éviter le débat de fond, une accusation de complicité passive, et un mécanisme de distinction permettant de renforcer l'estime de soi du locuteur.
En s'affranchissant des règles du « débat sain », le discours complotiste s'établit comme un système fermé où la conclusion (l'existence d'un complot) est déjà contenue dans les prémisses.
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1. Définition et Catégorisation de la Rhétorique Complotiste
Le document propose de définir la rhétorique comme l'ensemble des moyens mis en œuvre dans un discours pour convaincre, briller, manipuler ou obtenir un ascendant sur autrui.
Une définition complémentaire la décrit comme la « négociation de la différence entre les individus sur une question donnée ».
Dans le cadre du complotisme, les expressions récurrentes peuvent être classées selon quatre dimensions principales :
| Dimension | Exemples de phrases types | Objectif recherché | | --- | --- | --- | | Accusatoire | « Journalopes », « Merdias », « On ne vous dit pas tout » | Discréditer les sources d'information officielles. | | Incitatoire | « Faites vos propres recherches », « Réveillez-vous » | Pousser l'interlocuteur à adopter la même conclusion par une illusion d'autonomie. | | Négation du hasard | « Coïncidence ? Je ne crois pas », « Tout est lié » | Refuser la contingence au profit d'un dessein caché. | | Surconfiance et Distinction | « Tous des moutons », « On avait raison » | Se placer au-dessus de la « masse » ignorante. |
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2. Analyse Structurelle de l'Argumentation
Le Modèle de Toulmin
Pour évaluer la solidité d'un argument, le document mobilise le modèle de Toulmin, qui identifie les composants d'une argumentation optimale :
1. Données : Les informations de base.
2. Conclusion : Ce que l'on veut démontrer.
3. Justifications : Le lien logique entre données et conclusion.
4. Fondement : Ce qui rend la justification solide et acceptée.
5. Réfutation : L'intégration des limites et des conditions qui pourraient contredire l'argument.
La défaillance du discours complotiste
L'analyse montre que le discours complotiste omet généralement la réfutation.
Par exemple, l'argument consistant à dire que le gouvernement est une secte parce qu'il lutte contre les dérives sectaires (pour étouffer la dissidence) s'effondre si l'on introduit d'autres facteurs de distinction entre État et secte.
Circularité et Essentialisme
Le discours complotiste est décrit comme un système fermé ou une tautologie.
Il repose sur l'essentialisation : on décrète que la « nature » profonde d'une entité (le gouvernement, les élites) est malveillante.
Dès lors, toute action de cette entité, même positive en apparence, est interprétée comme une preuve supplémentaire de sa malveillance.
Le complot existe nécessairement au départ pour expliquer les faits qui servent ensuite à prouver l'existence du complot.
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3. L'Allégorie du « Mouton » : Origines et Usages
L'expression « tous des moutons » est un idiotisme animalier présent dans plusieurs langues (français, italien, anglais, polonais).
Origine Littéraire
L'image du mouton qui suit aveuglément remonte notamment à Rabelais (l'épisode des moutons de Panurge), où les animaux sautent à l'eau et meurent simplement parce que le premier a sauté.
Cela souligne une dimension « naturelle » ou essentialiste de l'animal : le besoin de suivre.
Fonctions dans le discours complotiste
1. L'identification du comploteur : S'il y a des moutons, il y a nécessairement un « berger » ou un « maître » (le comploteur).
2. L'accusation de complicité : Les non-complotistes sont jugés idiots, mais aussi complices par leur passivité.
3. Le besoin de distinction : Se déclarer « non-mouton » permet de s'extraire de la masse. Selon les travaux d'Anthony Lantian (2015), l'adhésion aux théories du complot serait un moyen de rehausser une estime de soi initialement basse en se sentant détenteur d'un savoir supérieur.
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4. La Rhétorique comme Rupture du Débat
L'usage de l'insulte « mouton » est qualifié d'argument ad personam.
Théorisée par Schopenhauer, cette tactique consiste à attaquer l'individu plutôt que ses arguments pour mettre fin à une discussion que l'on ne peut pas gagner sur le fond.
Violation des règles de la controverse honorable
En s'appuyant sur les travaux de Levi Hedge (XIXe siècle), le document identifie trois règles fondamentales d'un débat sain systématiquement violées par la rhétorique complotiste :
• Règle n°4 : Interdiction des attaques personnelles.
• Règle n°5 : Interdiction d'accuser l'adversaire de mobiles cachés.
• Règle n°7 : La vérité doit être le but, non la victoire. L'usage du ridicule ou de la raillerie (traiter l'autre de mouton) est une violation de cette règle.
Toutefois, le document souligne que ces dérives ne sont pas l'apanage des complotistes ; elles se retrouvent fréquemment dans tout débat public où l'objectif des participants est de « gagner » plutôt que de chercher la vérité.
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5. Perspectives Critiques
En conclusion, le document invite à une réflexion sur la nature même de la critique du complotisme.
Si l'on définit la rhétorique complotiste comme étant « par nature » une tautologie basée sur un essentialisme, on court le risque de produire soi-même un discours fermé et essentialiste.
Cette mise en abyme suggère que l'analyse du complotisme doit elle-même rester vigilante quant à ses propres structures argumentatives pour ne pas tomber dans les travers qu'elle dénonce.