Note d'information : La Stratégie d'Expansion du Groupe Emeis (ex-Orpea) dans le Secteur de la Psychiatrie en France
Synthèse Exécutive
Cette note d'information analyse la stratégie d'expansion du groupe privé lucratif Emeis (anciennement Orpea) dans le secteur de la psychiatrie en France.
Elle s'appuie sur une enquête journalistique qui met en lumière comment le groupe, marqué par le scandale de ses EHPAD, capitalise sur la crise profonde de la psychiatrie publique pour s'implanter sur ce marché jugé très rentable.
L'analyse révèle une situation de crise systémique dans le secteur public : un sous-financement chronique, un manque criant de personnel (seulement 600 pédopsychiatres en France), des infrastructures vétustes et une explosion de la demande de soins, notamment chez les jeunes depuis la crise du Covid (+77 % d'épisodes dépressifs chez les 18-24 ans).
Dans ce contexte, Emeis déploie une stratégie agressive pour s'imposer, illustrée par un projet de clinique de 80 lits près de Strasbourg.
Cette implantation, menée via sa filiale Clinea, s'est initialement appuyée sur une alliance "étonnante" avec un concurrent, Clinipsy.
L'enquête suggère que cette alliance aurait pu servir de "cheval de Troie" pour Emeis, lui permettant d'obtenir des autorisations administratives que le groupe, sous le nom d'Orpea, s'était vu refuser à plusieurs reprises depuis 2007.
Les principales préoccupations soulevées sont le risque d'affaiblissement de l'hôpital public par le débauchage de son personnel, une complémentarité illusoire où le privé se concentrerait sur les cas les plus rentables en laissant les plus complexes au public, et un modèle économique basé sur la rentabilité qui pourrait se faire au détriment de la qualité des soins par la réduction des effectifs.
Enfin, le document souligne l'opacité de l'Agence Régionale de Santé (ARS) Grand Est, qui a refusé de communiquer des documents essentiels sur ce projet malgré les importants financements publics engagés.
1. Le Contexte : Une Psychiatrie Publique en Crise Profonde
La psychiatrie en France est décrite comme étant "malade" et "abandonnée par les pouvoirs publics".
Ce secteur est devenu le "parent pauvre de la santé", confronté à un manque critique de moyens alors que les besoins de soins explosent.
• Explosion de la demande : La crise du Covid et les confinements ont provoqué une forte augmentation des pathologies mentales.
◦ +77 % d'épisodes dépressifs chez les 18-24 ans. ◦ +133 % d'hospitalisations pour tentative de suicide ou automutilation.
• Manque de moyens structurel : Le secteur public souffre d'un sous-investissement chronique.
◦ Une politique ambulatoire non financée : Depuis les années 1980, une politique de fermeture de lits a été menée au profit de soins ambulatoires (hors de l'hôpital).
Cependant, les moyens financiers n'ont pas suivi pour développer ces structures alternatives comme les Centres Médico-Psychologiques (CMP).
◦ Pénurie de personnel : La France compte environ 600 pédopsychiatres, laissant des départements entiers sans spécialiste.
◦ Diminution des capacités : L'hôpital public a perdu près de 7 000 places de prise en charge psychiatrique à temps complet en 15 ans.
• Vétusté des infrastructures : L'état des bâtiments publics est alarmant.
À Strasbourg, le secteur de la pédopsychiatrie des Hôpitaux Universitaires est logé dans des "bâtiments complètement vétustes" et des "préfabriqués".
L'Inspection générale des affaires sociales (Igas) a signalé des risques d'incendie et demandé un déménagement en urgence, qui n'a été annoncé que 15 ans plus tard.
"On a alerté qu'on allait droit dans le mur et le mur aujourd'hui on se le prend en pleine face." - Un soignant, cité dans le documentaire de Laurence Deur.
2. L'Émergence d'un Nouvel Eldorado : Le Secteur Privé Lucratif
La défaillance du système public crée une opportunité majeure pour les groupes privés à but lucratif, qui considèrent la psychiatrie comme un "marché très rentable".
• Un secteur profitable : Selon un rapport récent du Sénat, la psychiatrie est l'un des secteurs de la santé les plus rentables, avec des marges estimées entre 5 % et 8 %.
L'investissement principal étant l'humain, la réduction du personnel est le principal levier pour augmenter les profits.
• Une croissance rapide : La part du secteur privé lucratif dans l'offre de soins psychiatriques a considérablement augmenté :
◦ 1975 : 11 % des lits. ◦ Aujourd'hui : Plus de 30 % des lits.
• Un parallèle avec les EHPAD : La situation actuelle en psychiatrie est comparée à la privatisation du secteur des EHPAD dans les années 1980.
Face à des établissements publics vieillissants et coûteux à rénover, l'État avait ouvert la porte au privé qui promettait de "faire moins cher, plus vite".
• Le rôle des ARS : Les Agences Régionales de Santé, autrefois réticentes à ouvrir la psychiatrie au privé, sont aujourd'hui plus enclines à le faire.
Face à l'incapacité du public à répondre à la demande immense, elles autorisent l'ouverture de cliniques et d'hôpitaux de jour privés.
3. Étude de Cas : La Stratégie d'Implantation d'Emeis à Strasbourg
L'enquête se concentre sur un projet de clinique psychiatrique privée de 80 lits à Schiltigheim, près de Strasbourg, porté par le groupe Emeis (ex-Orpea), rebaptisé pour faire oublier le scandale révélé par le livre Les Fossoyeurs. Ce projet est jugé "démesuré" et "anachronique" par les acteurs locaux.
Une Alliance Stratégique Inédite
Le projet est né d'une alliance "étonnante" entre deux concurrents :
1. Clinea : La filiale sanitaire d'Emeis/Orpea.
2. Clinipsy : Un acteur plus petit, déjà connu pour une enquête du Parquet National Financier (PNF) concernant des autorisations obtenues en région Rhône-Alpes par d'anciens fonctionnaires de l'ARS locale, ensuite embauchés par des filiales du groupe.
Cette collaboration entre concurrents directs est jugée inhabituelle, comparable à "si Intermarché et Leclerc montaient un supermarché ensemble".
L'Hypothèse du "Cheval de Troie"
L'enquête soulève l'hypothèse que cette alliance aurait servi de stratégie à Emeis pour contourner des obstacles réglementaires.
• Dissimulation : Emeis se serait "dissimulé un petit peu" derrière le nom de Clinipsy, un groupe plus petit avec une "moins mauvaise image" auprès des ARS, pour obtenir plus facilement les autorisations.
• Historique des refus : Des documents montrent qu'Orpea tentait d'ouvrir une clinique psychiatrique dans la région depuis au moins 2007 et avait essuyé au moins deux refus de la part de l'agence régionale (alors ARH).
Depuis, Clinipsy s'est désengagé du projet de clinique de 80 lits pour se concentrer sur des hôpitaux de jour, des structures moins coûteuses et "extrêmement rentables", laissant le champ libre à Emeis pour le projet principal.
"La question [...] se pose de savoir si Clinipsy a été un petit peu le cheval de Troie d'Orpea dans cette affaire." - Laurence Deur, journaliste.
4. Les Risques Systémiques de la Privatisation
L'arrivée massive d'acteurs privés lucratifs comme Emeis dans la psychiatrie fait peser plusieurs risques majeurs sur l'équilibre global du système de santé mentale.
Le "Pillage" des Ressources Humaines du Public
La principale inquiétude est que les nouvelles cliniques privées, en offrant de meilleures conditions de travail ou de rémunération, ne débauchent le personnel médical et soignant déjà en sous-effectif dans le secteur public.
• Un exemple concret : Un courrier de 2022 révèle qu'une clinique privée près de Nancy a débauché cinq médecins de l'hôpital public local, fragilisant ce dernier.
• L'inquiétude de la Mairie de Strasbourg : La maire, Jeanne Barségan, craint que le projet de 80 lits n'aggrave la pénurie de psychiatres et ne "vide" l'hôpital public de ses forces.
Une Complémentarité Illusoire : Le "Triage" des Patients
L'offre privée est souvent présentée comme "complémentaire" du public. Cependant, l'analyse montre qu'elle ne remplit pas les mêmes missions.
• Évitement des cas complexes : Le privé évite généralement les missions les plus lourdes et les moins rentables, comme l'hospitalisation sous contrainte, qui nécessite plus de personnel et de temps.
• Gestion des urgences "à la carte" : Dans le projet d'Emeis, la prise en charge des urgences se ferait "de gré à gré", sans obligation contraignante. Le médecin du privé peut accepter ou refuser un patient envoyé par le public.
• La conclusion : "Tout ce qui est complexe reste dans l'hôpital public", tandis que le privé se positionne sur des missions "plus faciles à assurer".
Le Modèle Économique : Profit vs. Qualité des Soins
Emeis est une entreprise cotée en bourse qui doit générer du profit pour ses actionnaires.
• Le levier du personnel : En psychiatrie, où "l'investissement, c'est l'humain", la principale méthode pour augmenter la rentabilité est de réduire les effectifs.
• Conflits sociaux : Plusieurs conflits sociaux ont éclaté dans des cliniques psychiatriques d'Emeis (Thionville, Nord, Isère) où le personnel dénonçait un manque d'effectifs et une réorganisation du travail impactant la qualité des soins.
Une grève de trois semaines a eu lieu à Seyssins, un événement "extrêmement rare dans le privé".
"Une entreprise est là pour faire du profit alors que l'hôpital public on lui demande pas d'être profitable, on lui demande d'être à l'équilibre." - Laurence Deur, journaliste.
5. Le Rôle et l'Opacité des Autorités de Régulation
L'enquête met en cause le manque de transparence de l'Agence Régionale de Santé (ARS) Grand Est.
• Rétention d'information : La journaliste a été "baladée pendant un mois et demi" sans obtenir de réponse ni les documents demandés concernant le projet de clinique Emeis.
L'ARS a fini par envoyer un document public générique qui ne correspondait pas à la demande.
• Recours à la CADA : Il a fallu saisir la Commission d'Accès aux Documents Administratifs (CADA) pour obtenir une partie des informations.
• Enjeux financiers publics : Cette opacité est jugée problématique car le projet engage d'importants fonds publics.
Les autorisations délivrées "valent des millions d'euros" et le groupe peut prétendre à une "dotation d'amorçage" de l'État pour financer son démarrage.
Cette situation soulève des questions sur le contrôle et la régulation de l'expansion du secteur privé lucratif, financée en partie par de l'argent public, dans un domaine aussi sensible que la santé mentale.