Note de Briefing : L'Anticarcéralisme et les Justices Extrapénales Face aux Violences Sexistes et Sexuelles
Résumé Exécutif
Ce document de briefing synthétise les analyses et propositions formulées lors de l'émission Les Couilles sur la table, présentée par Naomi Titi, avec pour invitées Eva Goron (juriste, ancienne avocate en droit pénal et pénitentiaire, administratrice de l'association La valise) et Valérie Robert (autrice, militante féministe, autrice de La construction raciste des violeurs).
Le constat de départ met en lumière une crise profonde du système pénal traditionnel face aux violences sexistes et sexuelles (VSS) :
- Un système judiciaire inefficace et dissuasif : Seules 10 % des victimes majeures portent plainte, aboutissant à moins de 10 % de condamnations.
De surcroît, 70 % des victimes de violences intimes refusent de porter plainte par manque de confiance envers la justice ou par refus de voir leurs proches incarcérés.
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Une institution carcérale saturée et criminogène : Avec un taux d'occupation des prisons de 141,6 % en France (chiffres d'août 2026), l'enfermement ne prévient ni la récidive ni la réitération, et favorise la reproduction des violences.
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L'émergence d'alternatives extrapénales : Face aux propositions d'accroissement de la répression (castration chimique, peine de mort, peines incompressibles) ou d'initiatives punitives privées, des modèles de justice réparatrice, restaurative et transformatrice proposent de responsabiliser les auteurs et de réparer les préjudices subis par les victimes, sans recourir à la privation de liberté.
1. Diagnostic de la Justice Pénale et Pénitencière Actuelle
1.1. Chiffres clés et défaillances structurelles
| Indicateur | Donnée / Statistique | Source / Contexte | | --- | --- | --- | | Plaintes évitées | 70 % des victimes de violences intimes ne veulent pas porter plainte | Refus de l'incarcération des proches ou défiance envers la justice | | Plaintes déposées | Environ 10 % des victimes majeures déposent plainte | Système judiciaire pénal | | Taux de condamnation | Moins de 10 % des plaintes déposées aboutissent | Chaîne pénale | | Surpopulation carcérale | Taux d'occupation de 141,6 % | Chiffres d'août 2026 (France) |
Les procédures judiciaires actuelles échouent à protéger efficacement les victimes et conduisent fréquemment à leur revictimisation ou à leur isolement.
Parallèlement, une proposition de loi dite « intégrale » contre les violences sexistes et sexuelles a été déposée à l'été 2026 par des collectifs féministes et enfantistes, actuellement en cours d'examen par le Parlement.
1.2. Trajectoires d'intervenantes et rupture avec l'institution
L'analyse s'appuie sur le parcours de deux praticiennes et militantes :
- Eva Goron : Ancienne avocate en droit pénal et pénitentiaire.
Son expérience auprès des détenus (suivi des conditions de détention, commissions disciplinaires, aménagements de peine) l'a conduite à constater que l'audience pénale dépossède les parties de leur parole et s'avère incapable d'amener les auteurs à reconnaître leurs actes (notamment en raison des peines encourues, pouvant aller jusqu'à 30 ans de réclusion).
Elle a également constaté l'inadéquation du système pénal pour les victimes ne correspondant pas au « mythe de la victime idéale » (agresseur inconnu, absence de consommation d'alcool, résistance physique, plainte immédiate).
En 2023, elle rejoint le projet associatif de La valise.
- Valérie Robert : Fille de déporté et victime de violences sexuelles.
Sa réflexion anticarcérale est née d'une interrogation sur le sens et la fonction de la prison lors des procès tardifs de criminels nazis (hommes de 85 à 90 ans jugés 60 ans après les faits).
Appliquant ce pragmatisme aux VSS, elle conclut que la prison échoue scientifiquement et pratiquement à stopper la récidive et la réitération.
2. Fondements Théoriques de l'Anticarcéralisme et Critique de la Prison
2.1. Historique de l'abolitionnisme pénal
L'anticarcéralisme s'est structuré à travers plusieurs étapes clés :
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Les années 1960-1970 (France) : Travaux de Michel Foucault sur le « panoptisme » et la fonction punitive de l'enfermement.
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L'apport des théoriciennes américaines : Angela Davis intègre la grille d'analyse raciale et sociale, démontrant que la prison cible prioritairement les hommes pauvres, précaires, racisés et issus des quartiers populaires.
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Les contradictions féministes des années 1970 : L'émergence des luttes féministes contre les violences sexuelles s'est heurtée à un dilemme : demander la punition des agresseurs tout en se confrontant à des discours abolitionnistes portés par des hommes (notamment de gauche) soucieux d'éviter l'incarcération lorsqu'il s'agit de violences sexuelles.
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L'effet rebond de 1981 : L'abolition de la peine de mort en France en 1981 s'est accompagnée d'une augmentation des peines à perpétuité et d'un recours accru à l'enfermement.
2.2. L'impossibilité de la « bonne prison »
Les intervenantes affirment qu'une « bonne prison » ne peut exister par définition dans un système capitaliste et raciste :
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Dégradation systémique : L'enfermement génère une privation des liens familiaux, de la suroccupation, des maltraitances institutionnelles et des violences physiques et sexuelles.
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Permanence des violences sous écrou : Les violences sexuelles ne s'arrêtent pas aux portes des établissements pénitentiaires.
Elles surviennent entre détenus (notamment envers les personnes transgenres incarcérées dans des quartiers pour hommes) et parfois sur des intervenants ou visiteurs extérieurs.
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Exemples cités : Marc Dutroux intercepté avec des images pédopornographiques en prison ; Patrice Alègre visé par une plainte pour violences formulée par une femme rencontrée lors d'un parloir.
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Effet criminogène : La prise en charge psychologique en détention est notoirement insuffisante (au mieux une séance de courte durée toutes les deux semaines à un mois).
La prison accentue l'humiliation et la honte, empêchant la prise de conscience et la compréhension de la culture du consentement.
3. Typologie des Modèles de Justice Extrapénale
Le document distingue plusieurs formes d'outils extrapénaux visant la réparation et la responsabilisation en dehors de l'appareil punitif d'État.
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[ Modèles de Justice ]
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+----------------------------+----------------------------+
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[ Cadre Intra-Pénal / Étatique ] [ Cadre Extra-Pénal ] | | v v Justice Restaurative +---------+---------+ (Loi Taubira 2014) | | - Conditionnée à la plainte/peine v v - Rencontres victimes-détenus Justice Réparatrice Justice Transformatrice (ex: La valise) (ex: Collectif Fracas) - Focalisée sur la - Analyse des causes victime et les sociales du groupe préjudices - Transformation des - Médiation codes collectifs relationnelle ```
3.1. La Justice Réparatrice (Exemple : Association La valise)
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Définition : Modèle non punitif centré sur la réparation active des torts subis, sans recherche de restauration du lien antérieur ou de réconciliation obligatoire.
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Méthodologie : Empruntée au réseau Équustice du Québec (qui compte plus de 300 médiateur·ices depuis plus de 20 ans), fondée sur la médiation relationnelle élaborée par deux criminologues québécois.
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Principes directeurs :
- Centralité stricte des attentes de la victime.
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Sécurité émotionnelle, physique et affective.
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Longue phase préparatoire individuelle (durée moyenne d'accompagnement de 5 mois).
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Formes de dialogues variées (rencontres directes, lettres, visioconférences).
Typologie des demandes traitées à La valise (Cas anonymisés)
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Prise en charge familiale / transmission : Une mère contacte l'association pour agir face aux révélations de sa fille (27 ans) concernant des faits commis dans son enfance par un oncle, sans trahir le choix de la fille qui refuse de porter plainte.
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Communication indirecte : Une femme de 44 ans souhaite adresser une lettre à son ancien beau-père (auteur d'attouchements dans l'enfance) sans le rencontrer, afin d'exprimer ses mots.
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Responsabilisation via réseaux sociaux : Un homme de 23 ans, mis en cause publiquement par une ex-compagne pour non-respect du consentement, accepte un processus pour entendre l'impact subit par celle-ci.
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Clarification intergénérationnelle : Un homme de 52 ans cherche à comprendre et rompre le silence auprès de sa démarche après avoir appris que son frère décédé avait abusé de sa fille.
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Coparentalité et violences conjugales : Deux anciens partenaires séparés depuis 5 ans formalisent un dialogue sécurisé pour aborder des violences conjugales passées afin de maintenir la gestion de leur enfant commun.
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Reconnaissance et écoute : Une femme de 45 ans brise 25 ans de silence concernant un viol commis par un kinésithérapeute à ses 19 ans, cherchant uniquement à être crue et entendue sans confrontation.
3.2. Justice Restaurative vs. Justice Transformatrice
- Justice Restaurative (Cadre juridique français) : Introduite dans le Code pénal par la loi Taubira de 2014.
Elle s'inscrit au sein ou en marge de la procédure pénale (nécessite au moins une plainte et intervient souvent après la condamnation, sous forme de rencontres victimes-détenus).
- Justice Transformatrice : Théorisée dans les années 1990 par Ruth Morris (USA/Canada) et représentée en France par des structures comme le collectif Fracas (travaux d'Elsa Deck Marceau).
Elle traite les causes sociales et communautaires de la violence au sein du groupe où les faits ont eu lieu, pour modifier les codes collectifs qui ont rendu ces violences possibles.
3.3. Modèles historiques à grande échelle : Les Gacaca rwandais
Pour traiter les crimes de masse lorsque l'incarcération générale est impossible, Valérie Robert étudie l'exemple des tribunaux populaires Gacaca mis en place au Rwanda entre 2002 et 2012 après le génocide des Tutsi de 1994 (1 million de morts, des centaines de milliers de violés) :
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Principe : Assemblées communautaires villageoises présidées par des personnes réputées sages (inyangamugayo).
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Objectif : Privilégier la reconstruction de l'unité nationale et le collectif plutôt que la seule réparation individuelle des victimes (processus parfois très douloureux pour ces dernières face à des aveux ostentatoires).
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Bilan : Plus de 1 million de personnes jugées, des peines réaménagées (travail d'intérêt général) évitant l'effondrement du pays ou la guerre civile.
4. Débats, Critiques et Modalités de Responsabilisation
4.1. Sanctionner sans fermer : Les alternatives concrètes
L'anticarcéralisme ne signifie pas l'absence de conséquences pour l'agresseur.
Des mesures de responsabilisation concrètes doivent être substituées à la peine de prison :
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Dédommagements financiers et matériels envers la victime.
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Mesures d'éloignement strictes et encadrées.
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Enfermement provisoire restreint uniquement en cas de dangerosité avérée et immédiate.
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Accompagnement structurel sur le long terme (5 à 10 ans) : Prise en charge des addictions, réinsertion professionnelle, suivi psychiatrique et reconstruction du lien social.
Exemple de l'échec des peines courtes : Le cas du rappeur Moha La Squale, incarcéré un an pour violences sexuelles, libéré en août 2025, puis à nouveau condamné et réincarcéré en mai 2026 pour des faits similaires, illustre l'inefficacité de l'incarcération sans accompagnement pérenne.
4.2. Dénonciation des risques de récupération politique
Les intervenantes mettent en garde contre l'instrumentalisation de l'anticarcéralisme par des hommes mis en cause pour violences sexuelles.
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Cas Danick A. Lugula (Danigula) : Ce streamer mis en cause pour emprise et violences sexuelles a qualifié la demande de sa victime (qui souhaitait son retrait de la vie publique plutôt qu'une plainte) de « peine sociale » injuste, en citant des arguments théoriques afro-féministes.
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Réfutation : Valérie Robert et Eva Goron rappellent que l'exigence de responsabilisation et la perte de visibilité publique/sociale ne constituent pas une « punition » arbitraire, mais une mesure morale et politique légitime.
L'accès à une tribune publique devant des milliers de personnes n'est pas un droit inaliénable.
4.3. Protection et ambivalence des victimes
Face aux réticences de certaines associations féministes institutionnelles craintives quant au risque de revictimisation :
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Respect des choix des victimes : Les victimes éprouvent fréquemment des sentiments ambivalents (volonté de préserver des liens familiaux, nécessité de gérer une coparentalité, refus du bannissement total).
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Refus du paternalisme : La méthode de médiation relationnelle garantit un cadre de sécurité plus strict que le système pénal et redonne à la victime son entière capacité d'agir (agency).
5. Ressources et Recommandations Bibliographiques
Ouvrages et Références Cités
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Alexandrine Guérin, Le viol ordinaire : Vulgarisation de travaux de thèse sur les violences sexuelles commises dans l'intimité et le potentiel de la justice réparatrice.
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Valérie Robert, La construction raciste des violeurs (Éditions Libertalia).
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Elsa Deck Marceau, La violence en spectacle : Analyse des limites du système pénal et de la justice transformatrice.
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Aynan (?) / Day (?), Faut-il libérer Marc Dutroux ? : Ouvrage rédigé par l'ex-avocat de Marc Dutroux, analysant la distortion du droit et le durcissement du système judiciaire belge.
Associations et Organismes
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La valise : Association d'accompagnement extrapénal des personnes concernées par les violences sexistes, sexuelles et intimes via la justice réparatrice.
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Équustice (Québec) : Réseau de plus de 300 médiateur·ices en justice réparatrice.
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Collectif Fracas (France) : Pratique de la justice transformatrice.