La Coopération en Classe au Service des Apprentissages et du Bien-être
Résumé Exécutif
Ce document synthétise les interventions du webinaire organisé par la Cardie de l'Académie de Paris, portant sur le développement des habiletés à coopérer.
La coopération est identifiée comme un levier fondamental pour renforcer l'engagement des élèves et améliorer le climat scolaire.
Les retours d'expérience du collège Antoine Quoisevaux, couplés à l'analyse experte de Laurent Renault, soulignent que la coopération ne doit pas être un simple "supplément d'âme", mais une modalité pédagogique structurée.
Les points clés incluent la distinction cruciale entre coopération (visant le progrès individuel par l'échange) et collaboration (visant la performance collective), l'importance de la réciprocité de l'aide pour éviter les biais de l'effet tuteur, et la nécessité de ritualiser des instances comme le conseil d'élèves pour transformer les conflits en opportunités d'apprentissage.
Bien que chronophage, cette approche favorise la motivation et le développement de compétences psychosociales essentielles.
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I. Retours d'Expérience : Le Projet du Collège Antoine Quoisevaux
Mis en place il y a quatre ans par Marion Saag (mathématiques) et Antoine Marteille (français), ce projet concerne des classes de 5ème dans un établissement multisecteur du 18ème arrondissement de Paris, caractérisé par une grande mixité sociale.
1. Genèse et Méthodologie
Le projet a évolué d'une pratique empirique vers une démarche étayée par la recherche et la formation (notamment les travaux de Laurent Renault et les ressources du lycée Jacques Feyder).
• Objectif : Associer des temps formels (conseils d'élèves) et informels (apprentissage coopératif en cours).
• Convaincre les élèves : La coopération n'est pas innée. Des activités "décrochées" de la didactique (ex: construire la plus haute tour de chamallows, marché de connaissances) sont organisées dès la rentrée pour apprendre à travailler en groupe.
• Métacognition : Chaque activité est suivie d'un temps de retour sur ce qui a fonctionné ou non, permettant aux élèves de s'interroger sur l'efficacité de leur travail collectif.
2. Modalités de Travail en Classe
Le travail collectif intervient généralement après une phase de réflexion individuelle ("mise en effort intellectuel"). Les enseignants font varier le tempo des séances via :
• Le binôme : Notamment pour des clôtures de séance (l'élève A explique à l'élève B ce qu'il a retenu).
• Les îlots : Groupes de quatre élèves dans des salles disposées en "L" pour faciliter la circulation.
• La classe puzzle et l'arpentage : Pour l'étude de textes.
• L'autonomie collective : Organisation spatiale spontanée pour reconstituer un récit (ex: après la projection d'un film).
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II. Le Conseil d'Élèves : Pilier du Climat de Classe
Le conseil d'élèves se tient tous les quinze jours. C'est un espace de parole, de régulation des conflits et de recherche collective de solutions.
1. Rôles et Responsabilités
Pour assurer un fonctionnement démocratique et serein, les rôles tournent entre les élèves :
| Rôle | Fonction | | --- | --- | | Président | Rappelle les règles et ouvre la séance de façon solennelle. | | Adjoint | Rappelle les décisions prises lors du conseil précédent. | | Secrétaire | Garde une trace écrite des échanges et des décisions. | | Distributeur de parole | Utilise un bâton de parole pour réguler les échanges. | | Protecteur de parole | Assure un cadre bienveillant et sécurisant. | | Observateur | Analyse la répartition de la parole (bilan genré, équité). |
2. Structure et Contenu du Conseil
Le conseil suit un ordre du jour ritualisé basé sur des messages écrits par les élèves :
• Remerciements et Félicitations : Valorisation de l'entraide et de l'estime de soi (ex: "Je remercie X de m'avoir expliqué les maths").
• Problèmes et Soucis : Régulation des relations entre élèves (médiation par les pairs) ou de la relation pédagogique avec les enseignants.
• Propositions : Projets de sorties, mais aussi demandes pédagogiques (ex: "Faire plus d'exposés en Histoire-Géo").
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III. Analyse Conceptuelle et Points de Vigilance
Laurent Renault, expert en pédagogie coopérative, apporte un éclairage théorique pour "réinterroger les évidences".
1. Coopération vs Collaboration
Il est impératif de distinguer ces deux modalités pour éviter l'exclusion des élèves les plus fragiles :
• La Coopération (visée : Progresser) : Échange de points de vue sans obligation de production immédiate (ex: le conseil d'élèves).
• La Collaboration (visée : Performer) : Répartition des tâches pour produire un résultat (ex: une affiche). Le risque est que seuls les "concepteurs" apprennent, tandis que les autres exécutent des tâches subalternes.
2. L'Effet Tuteur et la Réciprocité
L'aide entre élèves n'est pas automatiquement bénéfique pour celui qui la reçoit.
• L'aidant : Progresse toujours (mémorisation, abstraction, valorisation).
• L'aidé : Peut subir l'aide comme une illusion de compréhension et intérioriser une dépendance.
• Solution : Garantir la réciprocité de l'aide. Chaque élève doit, au cours d'une période, occuper la position d'aidant sur des compétences variées (rédaction, schéma, etc.).
3. La Posture de l'Enseignant : "Travailler à capot ouvert"
Innover, c'est accepter une part d'humilité et de déstabilisation.
• S'effacer : Dans le conseil, l'enseignant ne doit pas être moralisateur mais garant de la sécurité de la parole.
• Gérer le "bazar" initial : La coopération peut dégrader le climat scolaire à court terme car elle fait émerger des conflits latents. Ces conflits sont des matériaux d'apprentissage pour "penser ensemble".
• Considérer l'élève comme un interlocuteur valable : S'appuyer sur son ressenti et sa motivation.
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IV. Enjeux et Perspectives
1. Bénéfices Constatés
• Engagement : Plaisir des élèves à venir au collège et investissement accru dans les disciplines (français/mathématiques).
• Compétences psychosociales : Travail sur les trois macro-compétences définies par Santé publique France.
• Émulation : Utilisation de la motivation collective sans tomber dans la rivalité destructrice.
2. Limites et Défis
• Aspect chronophage : Nécessite un investissement important pour mener les conseils et suivre les décisions.
• Isolement de l'équipe : Difficulté à étendre le projet au-delà du binôme initial. Un tiers de l'emploi du temps est couvert, mais une cohérence d'équipe serait préférable.
• Aménagement spatial : Importance de l'ergonomie (classes flexibles, îlots en L) pour faciliter les transitions entre travail individuel et collectif.
3. Conclusion
La coopération en classe ne s'improvise pas. Elle repose sur un "tâtonnement balisé" par la recherche (Sylvain Conac, Philippe Meirieu) et une organisation rigoureuse.
L'objectif final est de passer du simple "vivre ensemble" au "penser ensemble", en respectant l'équilibre entre l'individu (le "Je") et le groupe (le "Nous").