Masculinisme : Synthèse du Péril Sexiste et de ses Enjeux
Résumé Exécutif
Ce document de synthèse analyse le phénomène du masculinisme, identifié comme une idéologie politique et sociale structurée, dont la propagation est considérablement amplifiée par les plateformes numériques.
Défini comme la "mise en pratique concrète de l'antiféminisme", le masculinisme ne se limite pas à des propos sexistes isolés mais constitue un mouvement organisé visant à faire régresser les droits des femmes et des minorités de genre.
La discussion met en lumière une menace grandissante, illustrée par de multiples tentatives d'attentats déjouées en France ces dernières années, qualifiant ce phénomène de "terrorisme masculiniste".
Le débat oppose deux visions principales : d'une part, celle qui considère le masculinisme comme une dérive sectaire dangereuse et en pleine expansion, s'appuyant sur des données chiffrées issues du Haut Conseil à l'Égalité ; d'autre part, une perspective plus nuancée qui alerte sur le caractère flou du terme, le risque de généralisation abusive et la nécessité de comprendre les angoisses et les pressions sociales qui pèsent sur certains hommes.
Face à ce péril, les solutions proposées s'articulent autour d'un double axe : un volet répressif incluant la formation des forces de l'ordre et la régulation des contenus en ligne, et un volet préventif centré sur l'éducation à la vie affective et sexuelle dès l'école.
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1. Définition et Caractéristiques du Masculinisme
Une Idéologie Antiféministe Structurée
Le masculinisme est présenté non pas comme une opinion personnelle mais comme un mouvement politique et social organisé.
Il est défini par Pauline Ferrari, auditionnée au Sénat, comme "un mouvement social et politique de mise en pratique concrète de l'antiféminisme".
Il se distingue du sexisme ordinaire par son intention active de "faire régresser les droits des femmes et des minorités de genre, pour tenter de les humilier, pour tenter de les silencier".
Historiquement, le terme "masculinisme" est presque aussi ancien que celui de "féminisme" et apparaît dès le XIXe siècle comme une réaction directe aux avancées des droits des femmes.
Céline Piques rappelle que des mouvements masculinistes plus structurés, tels que ceux revendiquant les "droits des pères", ont émergé dans les années 1980, accusant la justice d'être partiale envers les femmes.
Le Concept de "Sexisme Hostile"
Le rapport du Haut Conseil à l'Égalité (HCE) distingue deux types de sexisme :
• Le sexisme paternaliste : Moins ouvertement violent, il infériorise les femmes en considérant que l'égalité est atteinte et que chacun doit conserver son rôle traditionnel (sphère domestique pour les femmes, professionnelle pour les hommes).
• Le sexisme hostile : Un sexisme virulent qui légitime la violence contre les femmes et les enfants et réaffirme la suprématie masculine. Le masculinisme est classé dans cette catégorie.
Typologie des Mouvements Masculinistes
Le masculinisme est décrit comme une "nébuleuse" regroupant diverses communautés, souvent actives en ligne :
• Les Incels ("célibataires involontaires") : Hommes qui se considèrent célibataires contre leur gré et en rendent les femmes responsables. Ils sont souvent décrits comme étant en détresse psychique et personnelle.
• Les MGTOW ("Men Going Their Own Way") : Prônent le retrait total des relations avec les femmes.
• Les "Mâles Alpha" : Influencés par des coachs en séduction, ils promeuvent un modèle de domination. Leurs techniques sont décrites comme des stratégies de coercition et de mise sous emprise, qualifiées de "stratégie de l'agresseur" par les associations féministes.
L'influenceur Andrew Tate, poursuivi pour proxénétisme et trafic d'êtres humains, est cité comme un exemple emblématique de ce mouvement.
2. La Perception Sociétale et les Chiffres Clés
Le rapport du HCE sur l'état du sexisme en France révèle des chiffres jugés "sidérants" qui témoignent d'une réaction à l'avancée du féminisme, notamment depuis le mouvement #MeToo.
| Indicateur | Pourcentage d'hommes | Pourcentage de femmes | | --- | --- | --- | | Le féminisme menace la place et le rôle des hommes | 39 % | 25 % | | Les féministes veulent que les femmes aient plus de pouvoir que les hommes | 60 % | \- | | Les féministes ont des demandes exagérées envers les hommes | 60 % | \- | | La justice est plus favorable aux femmes qu'aux hommes | 64 % | \- |
Ces chiffres sont interprétés comme le reflet d'une "position très victimaire" des masculinistes, qui perçoivent une prise de pouvoir des femmes alors que les féministes revendiquent l'égalité d'accès au pouvoir.
La Culture du Viol et la Notion de Consentement
Le rapport met en évidence une mauvaise compréhension de l'autonomie sexuelle des femmes :
• 24 % des hommes considèrent normal qu'une femme accepte un rapport sexuel par devoir ou pour faire plaisir.
• 15 % des hommes estiment qu'une femme agressée sexuellement peut être en partie responsable.
• 26 % des hommes avouent avoir déjà douté du consentement de leur partenaire, bien que 93 % affirment savoir que "non c'est non".
Ces données illustrent la persistance de l'idée d'un "privilège des hommes à accéder au corps des femmes librement".
3. L'Amplification par les Plateformes Numériques
Les réseaux sociaux jouent un rôle crucial dans la croissance et la radicalisation des mouvements masculinistes.
• Propagation rapide : Il ne faudrait que 27 minutes sur une plateforme comme TikTok pour qu'un jeune s'intéressant à des contenus anodins (ex: conseils de drague) soit redirigé par les algorithmes vers des contenus masculinistes.
• Cyberharcèlement ciblé : Les femmes, en particulier les personnalités politiques (comme Sandrine Rousseau) ou les joueuses de jeux vidéo utilisant un pseudo féminin, subissent un cyberharcèlement d'une violence qu'un homme ne subirait pas pour les mêmes propos ou actions.
• Création de communautés : Des documentaires montrent l'existence de communautés en ligne regroupant 2000 à 3000 hommes.
4. La Dangerosité et le Passage à l'Acte Violent
Le discours masculiniste est directement lié à des actes de violence extrême, qualifiés de "terrorisme masculiniste".
Tentatives d'Attentats en France
Au cours des 14 derniers mois, trois arrestations majeures ont eu lieu en France en lien avec la mouvance masculiniste, toutes concernant des jeunes hommes de 17 à 26 ans :
• Juin 2023 (Saint-Étienne) : Un lycéen de 18 ans, se proclamant masculiniste, est arrêté près de son lycée. Il portait deux couteaux et une liste de prénoms de quatre filles de sa classe. Le Parquet National Antiterroriste (PNAT) s'est saisi de l'affaire.
• 2024-2025 (Bordeaux et Ancenis) : Deux jeunes hommes appartenant au groupe des Incels sont arrêtés après des signalements sur la plateforme Pharos, suspectés de vouloir tuer des femmes.
Attentats Internationaux
Plusieurs tueries de masse ont été commises par des hommes se réclamant explicitement du masculinisme ou de la communauté Incel :
• 1989 (Montréal, Canada) : Marc Lépine tue 14 femmes à l'École Polytechnique, après avoir séparé les hommes des femmes. Dans sa lettre de suicide, il accuse les féministes de lui avoir "gâché la vie".
• 2014 (Isla Vista, États-Unis) : Elliot Rodger tue plusieurs personnes après avoir publié un manifeste de 140 pages et une vidéo appelant à tuer les femmes. Il est devenu une figure de référence pour les Incels.
• 2021 (Plymouth, Royaume-Uni) : Un jeune homme de 23 ans tue cinq personnes, dont sa mère, avant de se suicider.
5. Points de Débat et Perspectives Nuancées
Le débat a également fait émerger des critiques et des mises en garde contre une approche trop univoque du phénomène.
La Question de la Définition et de la Généralisation
Peggy Sastre et Jean-Sébastien Ferjou soulignent que le terme "masculinisme" est "flou", "nébuleux" et "mal circonscrit".
Ils mettent en garde contre le risque d'amalgamer des discours violents avec des critiques légitimes de certaines formes de féminisme.
La question "le féminisme menace-t-il les hommes ?" serait trop simpliste, la réponse pouvant varier selon que l'on se réfère à Élisabeth Badinter ou à Sandrine Rousseau.
La Réalité de la "Masculinité Toxique"
Une étude menée en Nouvelle-Zélande sur plus de 15 800 hommes est citée pour nuancer l'idée d'une toxicité généralisée du masculin :
• Seulement 3 % des hommes y sont décrits comme "véritablement hostiles et agressifs".
• 8 % ont une attitude "bienveillante mais paternaliste".
• 89 % (35 % "totalement non toxiques" et 54 % avec des préjugés "modérés") ne relèvent pas de la masculinité destructrice.
L'étude suggère que les hommes les plus "toxiques" ne sont pas les plus affirmés dans leur masculinité, mais plutôt les hommes fragilisés par le chômage, l'isolement social ou le manque d'éducation.
Les Pressions Sociales sur les Jeunes Hommes
Un argument avancé est que les discours masculinistes trouvent un écho car ils résonnent avec des réalités vécues par les jeunes hommes.
Il existerait une "injonction contradictoire" entre un discours sociétal d'égalité et des comportements sociaux (notamment sur les sites de rencontre) où les femmes continueraient de privilégier les hommes "plus beaux, plus forts et plus riches".
6. Stratégies de Lutte et de Prévention
Face à cette menace, deux axes d'action principaux sont envisagés.
Volet Répressif et Judiciaire
• Formation des forces de l'ordre : Il est jugé nécessaire de former davantage les policiers et les magistrats à la détection du contrôle coercitif, une technique enseignée par les influenceurs masculinistes.
Bien que cette formation commence, elle n'intègre pas encore systématiquement l'analyse de l'idéologie sous-jacente.
• Surveillance et régulation : La plateforme gouvernementale Pharos est active dans la détection des menaces, mais ses moyens sont jugés insuffisants.
Une régulation plus stricte du numérique est demandée pour obtenir le retrait des contenus faisant l'apologie de crimes (comme le viol) ou constituant des provocations à la haine, en accord avec les limites de la liberté d'expression.
Volet Préventif et Éducatif
• Éducation à l'école : L'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle est considérée comme un levier central de prévention.
La loi prévoyant trois séances par an dans toutes les classes n'est toujours pas pleinement appliquée.
• Cibler les causes : Il est suggéré de s'attaquer aux racines du mal-être qui rendent les jeunes hommes vulnérables à ces idéologies, notamment en aidant ceux qui sont isolés ou en manque d'éducation, plutôt que d'adopter des discours qui pourraient aliéner la majorité des hommes.