Briefing : Traitement Judiciaire de l'Inceste Parental et Protection de l'Enfance
Résumé Exécutif
Ce document de synthèse analyse les témoignages recueillis par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale portant sur le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses.
Les interventions des docteurs Gilles Lazimi et Edwige Antier, ainsi que de la magistrate Gwynola Joly-Coz, mettent en lumière des défaillances systémiques tant médicales que judiciaires.
Points clés à retenir :
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Urgence d'une réforme déontologique : Les médecins sont paralysés par des clauses de "prudence" et le risque de poursuites disciplinaires initiées par les agresseurs devant le Conseil de l'Ordre.
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Remise en cause du concept d'« aliénation parentale » : Ce concept est identifié comme un outil de manipulation utilisé pour discréditer la parole des mères protectrices et bâillonner les victimes.
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Nécessité d'une justice unifiée : La fragmentation entre les procédures civiles (Juge aux affaires familiales) et pénales crée des ruptures de protection dangereuses pour l'enfant.
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Spécificités des Outre-mer : En Polynésie française, les chiffres révèlent une prévalence massive de l'inceste (43 % des viols commis par le père), souvent occultée par une prétendue « exception culturelle » fermement rejetée par les professionnelles.
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I. Le Rôle du Corps Médical : Entre Détection et Paralysie
Le corps médical occupe une position de premier plan dans la détection des violences, mais se heurte à des obstacles structurels majeurs.
1. Déficit de formation et impact sanitaire
- Manque d'enseignement : Le Dr Lazimi souligne l'absence quasi totale d'enseignement sur les violences lors des études de médecine.
Bien que des progrès soient notables (questions dédiées à l'internat), la formation reste "faculté-dépendante".
- Tableaux cliniques écrans : Les violences non révélées se traduisent par des pathologies somatiques et psychiatriques lourdes à l'âge adulte (toxicomanie multipliée par 1000, tentatives de suicide, cancers).
2. Obstacles déontologiques et juridiques au signalement
Les médecins font face à des injonctions paradoxales entre le serment d'Hippocrate (secret des foyers) et le devoir de protection.
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Le "frein" du Code de déontologie : Les termes imposant de faire preuve de « prudence et de circonspection » et les « circonstances particulières » laissées à l'appréciation du médecin freinent les signalements.
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Représailles ordinales : Un médecin signalant une suspicion de bonne foi peut être poursuivi par l'agresseur devant la juridiction ordinale.
Cette procédure, plus rapide que le pénal, est utilisée comme moyen de pression.
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Propositions de réforme :
- Supprimer les clauses de "prudence" dans le Code de santé publique pour tendre vers un signalement obligatoire.
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Interdire aux auteurs présumés de porter plainte contre les médecins libéraux devant le Conseil de l'Ordre (alignement sur le régime des médecins de service public).
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II. Analyse de la Parole de l'Enfant et Mécanismes de Défense
L'audition met en exergue la complexité du recueil du témoignage des mineurs et les biais qui l'entourent.
1. Distinction entre mensonge et affabulation
Le Dr Antier clarifie la psychologie de l'enfant :
- Avant 8 ans : L'enfant ne ment pas par intérêt calculé.
Il peut "affabuler" (fables), mais les récits liés à la sexualité (ex: "zizi qui sent le caca") ne s'inventent pas.
- Après 8 ans : Le mensonge porte sur des faits véniels (vie scolaire).
Un enfant n'a aucun intérêt à inventer un viol, acte déstructurant pour sa pensée.
- Les "vérités successives" : La parole de l'enfant peut fluctuer ou se contredire sous la pression de l'agresseur ou la peur du placement, ce qui ne doit pas invalider sa parole.
2. Le concept d'aliénation parentale : Un « bâillon »
La magistrate Gwynola Joly-Coz et les médecins dénoncent l'usage de ce concept :
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Il vise à présenter la mère protectrice comme manipulatrice.
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Il est utilisé par la défense et certains experts non formés pour obtenir le classement sans suite ou le maintien des droits de visite de l'agresseur.
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Il est officiellement refusé par le DSM-5 et doit être proscrit des salles d'audience.
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III. Dysfonctionnements de l'Appareil Judiciaire
L'institution judiciaire est critiquée pour sa fragmentation et son manque de spécialisation.
1. Fragmentation civil / pénal
La déconnexion entre le temps du Juge aux Affaires Familiales (JAF) et le temps pénal est jugée critique.
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Conséquence : Un enfant peut être contraint par le JAF de maintenir des visites chez un parent faisant l'objet d'une plainte pénale pour viol, au nom du "droit de visite et d'hébergement" (DVH).
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Solution proposée : Généraliser les "audiences mixtes" ou communes pour statuer simultanément sur le civil et le pénal, garantissant la cohérence de la protection.
2. Défaillances de l'expertise
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Pénurie et manque de spécialisation : Les experts sont trop peu nombreux et rarement formés aux mécanismes spécifiques de l'inceste.
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Qualité variable : Les magistrats suivent trop souvent des expertises lacunaires.
La magistrate Joly-Coz incite ses pairs à écarter les rapports intégrant l'aliénation parentale ou n'ayant pas entendu les deux parents.
- Standardisation : Nécessité de créer une grille d'évaluation obligatoire (basée par exemple sur les indices de crédibilité SVA).
3. La problématique du classement sans suite
Le terme « classement sans suite » est jugé violent et décourageant. Gwynola Joly-Coz propose de le remplacer par « enregistrement sans poursuite », afin de signifier que l'institution garde la mémoire des faits en cas de récidive.
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IV. Focus : La Situation en Polynésie Française
Gwynola Joly-Coz, Première Présidente de la cour d'appel de Papeete, apporte un éclairage sur les territoires ultramarins.
1. Statistiques criminelles (2017-2025)
L'étude sur 8 ans de jugements criminels en Polynésie révèle : | Donnée | Statistique | | :--- | :--- | | Viols jugés par la cour d'assise | 91 | | Viols commis sur des mineurs | 75 (soit ~82 %) | | Auteurs : Pères | 43 % | | Auteurs : Beaux-pères | 16 % | | Auteurs : Oncles | 18 % |
2. Le mythe de l'exception culturelle
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Argument de défense : L'inceste est parfois présenté comme un fait "culturel" ou une fatalité ("le père déflore la fille").
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Réalité du terrain : Cet argument est fermement rejeté par les femmes polynésiennes.
La magistrate prône un universalisme judiciaire : l'inceste est un crime partout, sans exception possible.
- Transmission intergénérationnelle : La difficulté réside davantage dans l'acceptation par les mères qui ont subi les mêmes violences, créant un sentiment de "destin commun".
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V. Recommandations et Pistes de Réforme
Les intervenants convergent vers plusieurs mesures impératives :
| Domaine | Mesure proposée | | --- | --- | | Procédure | Suspension systématique de l'autorité parentale et des droits de visite dès la suspicion d'inceste (principe de précaution). | | Technique | Généralisation de l'enregistrement audiovisuel des auditions d'enfants pour éviter les répétitions traumatisantes. | | Structure | Spécialisation des magistrats et création de pôles ou de cours dédiés au viol et à l'inceste (évolution des Cours Criminelles Départementales). | | Santé | Suppression de la notion d'ITT (Incapacité Totale de Travail) pour les enfants, critère inadapté aux traumatismes de longue durée. | | Prévention | Campagnes nationales rappelant l'interdiction des Violences Éducatives Ordinaires (VEO), socle des violences plus graves. |
Citations marquantes :
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Dr Gilles Lazimi : « Un mari violent avec sa femme n'est pas un bon père. »
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Gwynola Joly-Coz : « L'impartialité ne peut pas être l'organisation de l'aveuglement. »
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Dr Edwige Antier : « L'inceste délabre complètement le rapport de l'enfant à son père... il ne sait plus ce qu'est la souffrance et ce qu'on doit tolérer. »