Document de Briefing : Examen du Projet de Loi Relatif à la Protection des Enfants
Synthèse Exécutive
Le présent document de briefing rassemble les éléments clés, analyses et échanges issus de l'audition de Stéphanie Rist (ministre de la Santé, des Familles, de l'Autonomie et des Personnes handicapées) et d'Édouard Geffray (ministre de l'Éducation nationale) devant la commission spéciale de l'Assemblée nationale, relative au projet de loi sur la protection des enfants.
L'objectif central du projet de loi est de sortir d'une politique de gestion de crise pour refonder la protection de l'enfance autour de la prévention, de la stabilité des parcours et de la sécurisation des milieux de vie des enfants.
Actuellement, 400 000 enfants et jeunes majeurs relèvent de la protection de l'enfance ; ils présentent une espérance de vie en bonne santé inférieure de 20 ans à la moyenne nationale et seulement 12 % d'entre eux obtiennent le baccalauréat.
Principales orientations et mesures clés :
-
Stabilisation du projet de vie (Article 2) : Limiter la durée du placement à 1 an maximum pour les enfants de moins de 3 ans et à 2 ans pour les autres, avec réexamen obligatoire des alternatives (retour en famille, tiers digne de confiance, délaissement parental, adoption simple via la suppléance parentale).
-
Renforcement de la prévention et du milieu ouvert : Ouverture des mesures administratives à la demande d'un seul parent et assouplissement de l'Action éducative en milieu ouvert (AEMO).
-
Décloisonnement des soins et droits fondamentaux : Dépassement des blocages parentaux pour les actes de santé et d'orientation scolaire ; généralisation du parcours coordonné renforcé enfance protégée dès 2026 (financé à hauteur de 11 millions d'euros en 2026, montant devant atteindre 34 millions d'euros en 2 à 3 ans).
-
Égalité de protection et contrôle élargi (Article 5) : Instauration d'un contrôle d'honorabilité rotatif/périodique (tous les 3 à 5 ans) des agents de l'Éducation nationale, contrôle par QR code des intervenants occasionnels (interrogation des fichiers FIJAIS, FIGIT et B2 du casier judiciaire), et création d'une « liste noire » d'interdits d'école interconnectant les sanctions administratives du milieu scolaire, périscolaire et sportif.
Principales réserves formulées par les parlementaires :
Les rapporteurs et orateurs des différents groupes politiques ont exprimé une vive inquiétude quant à la saturation des services sur le terrain et à la carence de moyens budgétaires et humains (30 000 postes vacants dans le secteur social/médico-social, crise de la pédopsychiatrie, déserts médicaux en Outre-mer).
L'accélération de la procédure de délaissement parental et la mise en place d'adoptions sans consentement parental suscitent également des craintes éthiques et opérationnelles chez les professionnels.
Contexte Général et Diagnostic du Système de Protection de l'Enfance
Le système de protection de l'enfance traverse une crise structurelle profonde caractérisée par une augmentation des mesures de placement, une judiciarisation croissante et une rupture trop fréquente des parcours affectifs et scolaires.
| Indicateur / Constat | Valeur / Réalité terrain | | --- | --- | | Volume de jeunes concernés | 400 000 enfants et jeunes majeurs relevant de la protection de l'enfance. | | Espérance de vie en bonne santé | Inférieure de 20 ans par rapport à la population générale. | | Niveau d'instruction | 12 % seulement obtiennent le diplôme du baccalauréat (contre 16 % de déscolarisés à 16 ans dans l'ASE, contre 4 % en population générale). | | Signalements scolaires | 80 000 informations préoccupantes ou signalements (Article 40 du Code de procédure pénale) transmis par l'Éducation nationale chaque année. |
Le gouvernement prône un changement de méthode reposant sur deux principes de base :
-
Partir des besoins fondamentaux de l'enfant et non des contraintes institutionnelles.
-
Respecter la nature partenariale de la politique, impliquant l'État, les départements, les magistrats, l'Éducation nationale, les professionnels de santé, les associations et le GIP Enfance protégée.
Examen Détaillé des Dix et Six Orientations du Projet de Loi
Le projet de loi vise à lever des verrous juridiques d'urgence.
Il s'articule autour de six orientations fondamentales présentées par la ministre de la Santé et des Familles :
[Projet de Loi Protection des Enfants]
├── 1. Stabiliser le projet de vie (Plafonds placement, Délaissement, Suppléance)
├── 2. Prévenir & renforcer le milieu ouvert (AEMO réactive, demande parentale unique)
├── 3. Redonner sa place à l'accueil familial (Tiers de confiance, statut des assistants)
├── 4. Garantir les droits fondamentaux & la santé (Parcours coordonné, accès aux soins)
├── 5. Interconnecter les systèmes d'information (Justice, Santé, École, Départements)
└── 6. Sécuriser tous les lieux de vie (Contrôle d'honorabilité & Liste noire)
1. Stabiliser le projet de vie de l'enfant (Article 2)
- Caractère exceptionnel du placement : Les placements sont réaffirmés comme temporaires.
La durée maximale est fixée à 1 an pour les enfants de moins de 3 ans et à 2 ans pour les plus de 3 ans.
- Réexamen obligatoire : À l'échéance, le projet de vie doit être reévalué vers des alternatives stabilisées : retour dans la famille, accueil par un tiers digne de confiance, procédure de délaissement parental, suppléance parentale ou adoption.
2. Mieux prévenir et renforcer le milieu ouvert
-
Facilitation des mesures administratives : Possibilité d'ouvrir des mesures d'accompagnement à la demande d'un seul parent.
-
Modernisation de l'AEMO : Restructuration de l'Action éducative en milieu ouvert pour la rendre plus réactive, modulable et souple avant la rupture familiale.
3. Valoriser et soutenir l'accueil familial
-
Priorité donnée à la recherche de proches ou de tiers dignes de confiance.
-
Généralisation de l'indemnisation pour les accueillants durables et bénévoles.
-
Réforme de l'agrément des assistants familiaux et création d'une formation de 60 heures pour les accueils relais afin d'offrir des solutions de répit.
4. Garantir un accès sûr aux droits fondamentaux et à la santé
-
Clarification des actes du quotidien que le tiers gardien ou le service de l'Aide sociale à l'enfance (ASE) peut accomplir sans solliciter l'accord des parents lors de blocages.
-
Généralisation du parcours coordonné renforcé enfance protégée dès 2026 afin de garantir un bilan de santé dès l'entrée à l'ASE et un accès dédié aux ergothérapeutes, psychologues et psychiatres.
5. Dépassement des silos informatiques
- Structuration des échanges de données informatisées entre les départements, la justice, le secteur de la santé et l'Éducation nationale via le déploiement d'un système d'information national.
6. Sécurisation intégrale de tous les lieux accueillant des enfants
- Extension et systématisation du contrôle des antécédents judiciaires pour l'ensemble des professionnels et bénévoles en contact avec des mineurs.
Volet Éducation Nationale : Honorabilité et Dispositif « Interdits d'École » (Article 5)
Le ministre de l'Éducation nationale a rappelé que l'école est à la fois le premier émetteur de signalements d'enfants en danger et un lieu devant garantir une sécurité absolue.
Cadre réglementaire et outils récents hors projet de loi :
-
Mars 2025/2026 : Envoi d'un guide de signalement des violences sexistes et sexuelles à l'ensemble des écoles, collèges et lycées, définissant la conduite à tenir y compris en cas de suspicion sur un supérieur hiérarchique.
-
Création du délégué à la protection des enfants à l'école auprès de la médiatrice nationale, saisissable par les parents.
Dispositions législatives de l'Article 5 :
[Dispositifs d'Honorabilité - Article 5]
├── 1. Contrôle Périodique des Agents
│ └── Passage rotatif au fichier tous les 3 à 5 ans (en complément du contrôle à l'embauche).
├── 2. Intervenants Occasionnels
│ └── Génération d'un QR code certifiant l'absence d'inscription au FIJAIS, FIGIT et B2.
└── 3. « Liste Noire » des Interdits d'École
└── Exclusion administrative automatique pour comportements inappropriés envers les mineurs.
-
Contrôle d'honorabilité périodique : Transformation du contrôle à l'embauche en un contrôle récurrent tous les 3 à 5 ans par croisement automatisé des fichiers.
-
Contrôle des intervenants occasionnels : Un intervenant extérieur (ex. artiste en résidence) devra présenter un QR code généré en ligne attestant qu'il n'est pas inscrit aux fichiers FIJAIS, FIGIT et au bulletin n°2 (B2) du casier judiciaire.
-
Création de la liste des « interdits d'école » : Comblement d'un vide juridique majeur.
Actuellement, un agent révoqué administrativement pour comportement inapproprié ou prédateur sans condamnation pénale ferme peut se faire réembaucher dans une autre académie ou par une collectivité locale (périscolaire).
La loi crée une interconnexion des fichiers d'interdictions administratives entre :
-
Le milieu scolaire (Éducation nationale) ;
-
Le périscolaire (Cadres interdits du périscolaire) ;
-
Le secteur sportif (Fichiers du ministère des Sports).
A terme, une mission d'inspection (avec la DITP) étudiera la création d'un fichier interministériel unique.
Synthèse des Débats Parlementaires et Interventions des Groupes
Les représentants des différents groupes politiques ont soulevé de nombreuses réserves techniques, éthiques et budgétaires.
Tableau synthétique des positions des groupes politiques
| Groupe Politique | Intervenant(e) | Principales préoccupations et questions soulevées | | --- | --- | --- | | Rassemblement National | Christine Loir | Nécessité d'appliquer la loi de 2016 (bilans de santé non faits) ; saturation des capacités d'accueil départementales (ex. 62 enfants sans solution dans l'Eure) ; manque de pédopsychiatres. | | Ensemble en République | Pauline Sestrière | Formation renforcée des assistants familiaux ; statut d'assistant familial pour les agents publics ; extension du contrôle par QR code aux parents accompagnateurs lors des sorties scolaires (piscine/nuitées). | | La France Insoumise | Élise Leboucher | Absence de mesures pour les mineurs isolés, la prostitution des mineurs, la pédopsychiatrie et le budget ; manque d'infirmières et de psychologues scolaires ; urgence pour les enfants handicapés victimes de violences. | | Socialistes | Florence Herouin-Léoté | Angles morts juridiques sur les garderies périscolaires non déclarées et les structures culturelles/de loisirs (conservatoires, clubs de danse) ; clarification du cadre légal de la « liste noire ». | | Droite Républicaine | Émilie Bonivard | Urgence face aux violences sexuelles entre mineurs en foyers ; renforcement et formation médico-légale obligatoire des médecins en UAPED ; mise en place de l'immunité disciplinaire des médecins signaleurs face à l'Ordre. | | Écologiste et Social | Arnaud Bonnet | Caractère systémique et massif des violences non traité par le texte ; déscolarisation massive des enfants placés (16 %) ; manque de moyens budgétaires et vision « gestionnaire au moindre coût ». | | Les Démocrates | Sabine Gervais | Ruptures de parcours pour les enfants cumulant handicap et mesure ASE ; proposition d'un droit à l'accueil continu 365 jours/an et scolarité garantie sans interruption en cas de placement. | | Horizons | Véronique Ludman | Gestion de la « zone grise » lors des temps de transition entre la classe, le périscolaire et la garderie ; demande d'un référentiel national de passation d'informations entre adultes. | | LIOT | Constance de Pélichy | Crise d'attractivité des métiers sociaux ; explosion des placements de nourrissons (multipliés par 7 depuis 2018 dans le Loiret) sans structure adaptée (pouponnières fermées) ; budget de la pédopsychiatrie. | | Gauches Démocrate et Républicaine | Yannick Monnet | Rejet unanime du texte par les associations du secteur ; 30 000 postes vacants dans le médico-social ; effondrement de la médecine scolaire (7 500 infirmières pour 60 000 établissements). | | Union des Droites pour la République | Antoine Valentin | Texte qualifié de « rattrapage » post-scandales ; absence de traitement du suivi psychiatrique des prédateurs ; demande de peines planchers et de sanctions pénales renforcées contre les récidivistes. |
Interrogations Thématiques Approfondies et Réponses Ministérielles
1. Moyens humains, budgétaires et gouvernance
-
Critique des députés : Le texte manque de volet financier alors que le secteur est en effondrement.
-
Réponse de Stéphanie Rist : Les dispositions budgétaires seront portées dans le cadre du PLF et du PLFSS à l'automne, avec une « couleur protection de l'enfance » demandée par le Premier ministre.
Une enveloppe de 118 millions d'euros accompagne déjà le conventionnement avec les départements, à quoi s'ajoutent les budgets dédiés au parcours coordonné renforcé (11 M€ en 2026, 34 M€ à terme).
- Réponse d'Édouard Geffray (Éducation) : La création de 100 postes d'infirmières, d'assistantes sociales et de psychologues à la rentrée correspond à la capacité maximale d'absorption des concours nationaux actuels.
Promettre 1 000 postes ne serait pas réalisable à court terme compte tenu des viviers de candidats.
2. Procédure de délaissement et adoption simple (Article 2)
-
Critique de Marianne Maximi (Rapporteur) : Réduire l'évaluation du délaissement parental et instaurer l'adoption simple sans le consentement des parents par voie judiciaire risque de créer des situations éthiquement graves pour des professionnels déjà débordés.
-
Réponse de Stéphanie Rist : L'objectif est d'éviter la dérive où un enfant vit 4 à 5 foyers différents en 2 ou 3 ans. La procédure permet d'accélérer la stabilisation du projet de vie tout en maintenant un accompagnement parental, sans supprimer formellement la responsabilité parentale lors de la suppléance.
3. Territoires d'Outre-mer
-
Alerte de Christian Baptiste (Député) : Carence grave de moyens en Outre-mer : absence de psychologues en Guadeloupe (1 400 enfants placés) ; un seul médecin légiste à 80 % à Mayotte pour toute l'île ; absence totale de familles d'accueil ou de salles d'audience dédiées à Saint-Barthélemy et Saint-Martin.
-
Réponse ministérielle : Le cadre du droit à la protection est universel sur tout le territoire de la République.
Le gouvernement s'engage à analyser spécifiquement les moyens en santé et en encadrement scolaire déployés en Guyane et à Mayotte.
4. Médical, Pédopsychiatrie et Signalement médical
- Unités d'Accueil Pédiatrique Enfants en Danger (UAPED) : 154 UAPED sont déployées aujourd'hui.
Le gouvernement prévoit d'atteindre 164 d'ici fin 2027, garantissant ainsi au moins une unité par tribunal et par département, tout en renforçant la formation médico-légale.
-
Immunité disciplinaire des médecins : Stéphanie Rist précise travailler à la transposition d'une directive européenne visant à imposer l'obligation de signalement tout en garantissant une immunité disciplinaire aux médecins face aux poursuites de l'Ordre pour violation du secret médical.
-
Prévention de la pédophilie : La ligne « Stop » a reçu 4 500 appels en 2025 (dont 2/3 de personnes cherchant de l'aide pour éviter un passage à l'acte).
Des financements complémentaires sont alloués aux CRIAVS (Centres Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles).
5. Continuité de la scolarité des enfants placés
-
Instruction aux DSDEN (Daen) : Une instruction ministérielle a été adressée début mars aux directeurs académiques pour garantir le suivi des enfants de l'ASE.
-
L'interstice de déscolarisation temporaire : En cas d'extraction urgente d'un enfant pour le protéger d'un parent dangereux, le ministère travaille sur un dispositif d'accompagnement à domicile (foyer) équivalent au SAPAD (Service d'assistance pédagogique à domicile pour enfants malades).
-
Expérimentation de Lille : Déploiement de 300 référents « scolarité protégée » dans le secondaire, modèle en cours d'évaluation pour un éventuel essaimage national.
6. Sorties scolaires et garderies périscolaires
-
Sorties scolaires : Édouard Geffray se dit très ouvert à exiger la vérification d'honorabilité pour les parents accompagnateurs lors de sorties comprenant des nuitées ou des activités à risques (ex. piscine), tout en évitant d'alourdir inutilement les procédures pour de simples visites de musées.
-
Garderies non déclarées : Une lettre rectificative saisie auprès du Conseil d'État intégrera les garderies périscolaires hors règles ACM (Accueils Collectifs de Mineurs) ainsi que les structures culturelles et sportives locales dans le champ du contrôle obligatoire d'honorabilité.