Musculation Scolaire et Déterminisme Décisionnel : Analyse des Stéréotypes de Genre
Résumé Exécutif
Ce document synthétise les travaux de Matthieu Lorieux (en collaboration avec Dorian Deemer) concernant l'influence des normes de genre sur les choix des élèves en musculation scolaire. L'étude révèle que, malgré les objectifs éducatifs de santé et d'autonomie, la pratique de la musculation en milieu scolaire reste massivement déterminée par des stéréotypes corporels sexués. Les garçons privilégient le développement du haut du corps et la puissance (virilité agissante), tandis que les filles se concentrent sur le bas du corps et la silhouette (esthétique de la minceur). L'analyse souligne un paradoxe : l'institution scolaire, en autorisant une approche analytique centrée sur les zones musculaires, risque d'institutionnaliser des déviances narcissiques et individualistes issues de la sphère sociale et des réseaux sociaux, plutôt que de favoriser un véritable esprit critique.
Contexte et État des Lieux de la Pratique
Une expansion sociale et scolaire massive
La musculation a connu une croissance exponentielle, quadruplant son nombre de pratiquants entre 2000 et 2020. Elle est aujourd'hui la deuxième activité physique la plus pratiquée en France, juste derrière la marche.
• En milieu scolaire : Elle est la deuxième activité la plus pratiquée au baccalauréat (toutes filières confondues) et la première en filières technologique et professionnelle.
• Enjeux de santé : Cette expansion s'inscrit dans un contexte de sédentarité accrue (la majorité des jeunes ne respectent pas les recommandations de l'OMS). Cependant, une confusion s'opère entre la santé (forme intrinsèque) et la beauté (forme extrinsèque), largement entretenue par l'industrie du fitness.
L'influence des réseaux sociaux
90 % des adolescents utilisent quotidiennement les réseaux sociaux. Ce canal diffuse des normes corporelles strictes via des cadrages spécifiques (plongée/contre-plongée) et des filtres, exacerbant la comparaison constante des corps et l'impératif de répondre à des standards plastiques.
La Dialectique des Corps : Féminité vs Masculinité
L'étude met en évidence une structuration binaire et opposée des aspirations corporelles selon le genre.
| Genre | Zones Valorisées | Qualités Physiques Associées | Idéal Social | | --- | --- | --- | --- | | Masculin | Haut du corps (bras, dos, pectoraux) | Puissance musculaire, volume | Activité, virilité, force "invisible" | | Féminin | Bas du corps (cuisses, fessiers) | Endurance, tonicité, silhouette | Passivité esthétique, minceur, galbe |
La construction de l'identité par l'opposition
Pour les adolescents, l'identité se construit par le rejet des attributs du genre opposé. L'apparence physique est le premier vecteur de rapports sociaux et de pressions psychologiques, pouvant mener au harcèlement scolaire en cas d'écart aux normes.
Analyse des Choix des Élèves en Contexte Scolaire
L'étude de Matthieu Lorieux a porté sur deux classes de terminale, analysant leurs questionnaires et carnets d'entraînement.
Préférences musculaires et rejet
Les résultats montrent un réinvestissement direct des normes sociales dans les choix d'exercices :
• Garçons : 74 % privilégient le triptyque bras-dos-pectoraux. 58 % rejettent explicitement le travail des cuisses et des fessiers.
• Filles : 54 % valorisent prioritairement les cuisses et les fessiers. 52 % rejettent le travail du haut du corps (bras-pectoraux).
Choix des thèmes d'entraînement
Les thèmes choisis reflètent les qualités idéales attribuées à chaque sexe :
• Le thème "Puissance" : Choisi par 58 % des garçons, visant l'expression de la virilité par la performance.
• Le thème "Volume" : Choisi par 67 % des filles. Bien que le nom suggère la masse, il est perçu comme le seul thème à visée esthétique disponible pour remodeler la silhouette.
• Le thème "Endurance" : Totalement absent chez les garçons, confirmant que la masculinité doit s'exprimer par des charges lourdes et non par un effort prolongé à faible intensité.
L'Évolution des Justifications : Entre Esthétique et Conformisme
L'analyse des carnets d'entraînement montre une évolution des justifications au fil de la séquence d'enseignement.
1. Début de séquence : Les justifications sont purement esthétiques ("avoir des biceps") ou liées à des pratiques sportives extrascolaires pour les garçons.
2. Fin de séquence : On observe une explosion des justifications basées sur les "ressentis" et les "sensations" (+58 points chez les garçons).
3. Le paradoxe du conformisme : Cette focalisation sur les sensations semble être une stratégie de conformisme scolaire. Les élèves adoptent le langage attendu par l'enseignant et l'institution (référentiel baccalauréat) pour rendre leurs choix acceptables, tout en conservant leurs motivations esthétiques profondes et stéréotypées.
◦ Exemple : Une élève (Agnès) justifie le travail du bas du corps par ses sensations, tout en avouant qu'elle cible cette zone car elle "complexe" sur ses fesses.
Conclusions et Perspectives Pédagogiques
Les risques d'une musculation analytique
L'étude suggère que permettre aux élèves de choisir leurs zones musculaires à travailler (musculation analytique) revient à institutionnaliser les déviances narcissiques de la société. L'école, au lieu de libérer des stéréotypes, pourrait paradoxalement offrir un espace pour les renforcer.
Vers des approches alternatives
Pour contrer ce déterminisme, plusieurs pistes sont proposées :
• Musculation fonctionnelle : Remplacer le ciblage par groupe musculaire par une approche par fonctions motrices (pousser, tirer, flexion/squat, soulever, balancer).
• Entrée par l'expérience : Privilégier des thèmes centrés sur des paramètres physiologiques neutres (comme la fréquence cardiaque) plutôt que sur des thèmes à connotation esthétique.
• Développement de l'esprit critique : Ne pas se limiter à la gestion de la "vie physique" mais interroger activement les normes incorporées par les élèves.
L'enjeu final pour l'Éducation Physique et Sportive (EPS) est de s'assurer que les choix des élèves résultent d'une véritable expérience motrice et non d'un a priori social préexistant.