Synthèse du rapport de l'Anses sur les usages des réseaux sociaux et la santé des adolescents
Résumé Exécutif
Ce document synthétise l'avis et le rapport d'expertise collective de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses), publiés en décembre 2025, concernant les effets de l'usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents de 11 à 17 ans.
S'appuyant sur l'analyse de plus d'un millier d'études scientifiques, l'expertise établit un lien clair entre l'utilisation des réseaux sociaux et une augmentation des risques pour la santé mentale et le bien-être des jeunes.
Les conclusions principales indiquent que le modèle économique des plateformes, fondé sur une "économie de l'attention", induit des conceptions (interfaces persuasives, défilement infini, algorithmes de personnalisation) qui exploitent les vulnérabilités propres à l'adolescence.
Ces mécanismes favorisent un usage excessif et une perte de contrôle, entraînant des conséquences sanitaires multifactorielles.
Les principaux effets négatifs identifiés sont :
• Perturbation du sommeil : Réduction de la durée et de la qualité du sommeil, agissant comme un médiateur clé pour d'autres troubles de santé mentale.
• Troubles anxiodépressifs : L'usage des réseaux sociaux est un facteur contributif, notamment via la comparaison sociale, le cyberharcèlement et la "peur de manquer" (FoMO).
• Image corporelle et troubles des conduites alimentaires : L'exposition à des contenus idéalisés renforce l'insatisfaction corporelle, particulièrement chez les filles.
• Conduites à risques : Les plateformes agissent comme des vecteurs pour la normalisation de la consommation de substances, la participation à des défis dangereux et l'exposition aux cyberviolences.
L'expertise souligne que les filles constituent une population particulièrement à risque, étant plus impactées sur l'ensemble des effets sanitaires étudiés.
Face à ce constat, l'Anses formule des recommandations structurées autour de quatre axes :
- une régulation stricte des plateformes pour protéger les mineurs,
- le renforcement de l'éducation aux médias,
- des campagnes de prévention en santé publique, et
- un soutien accru à la recherche pour combler les lacunes de connaissances.
L'Agence conclut que si l'accompagnement parental et l'éducation sont nécessaires, ils ne peuvent se substituer à un cadre de gouvernance contraignant pour les plateformes, dont la responsabilité dans les impacts sanitaires observés est centrale.
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1. Contexte et Organisation de l'Expertise
1.1. Origine et Objectifs
Face à l'expansion massive des technologies numériques et aux interrogations sur leurs effets sanitaires, l'Anses s'est autosaisie le 12 septembre 2019 pour évaluer les risques liés à leurs usages.
L'expertise a été spécifiquement focalisée sur les risques pour la santé des adolescents (11-17 ans) liés à l'utilisation des réseaux sociaux numériques, en raison de la vulnérabilité particulière de cette période de la vie.
Les objectifs de l'expertise étaient de :
• Caractériser le fonctionnement et les usages des réseaux sociaux.
• Analyser les spécificités de la population adolescente.
• Décrire les effets sur la santé de certaines pratiques.
• Analyser les risques sanitaires globaux.
• Formuler des recommandations pour protéger la santé des adolescents.
1.2. Méthodologie
L'expertise a été menée par le groupe de travail "Effets de l’usage des outils numériques sur la santé des adolescents", créé en septembre 2020, et adoptée par le Comité d’experts spécialisé (CES) "Agents physiques et nouvelles technologies". La démarche s'est appuyée sur :
• Une revue exhaustive de la littérature scientifique académique (plus d'un millier d'articles analysés via les bases de données Scopus et Pubmed entre 2011 et 2021, complétée par des études antérieures et postérieures).
• L'analyse de la littérature grise (rapports institutionnels et associatifs).
• Une analyse du cadre législatif menée par l'Institut de recherche juridique de la Sorbonne.
1.3. Limites de la Littérature Scientifique
Le groupe de travail a identifié plusieurs limites aux études disponibles :
• Décalage temporel : De nombreuses études portent sur des réseaux sociaux moins populaires aujourd'hui (ex: Facebook) et peu sur des plateformes plus récentes comme TikTok.
• Mesure de l'utilisation : La plupart des études reposent sur le temps d'utilisation déclaré, une mesure sujette aux biais de mémoire et de désirabilité sociale. Un temps élevé n'est pas suffisant pour qualifier un usage de "préoccupant".
• Hétérogénéité des contextes : Les études proviennent de divers pays, mais les mécanismes d'action des plateformes étant similaires, les résultats ont été jugés transposables.
• Causalité : La majorité des études sont transversales, montrant des liens statistiques mais ne permettant pas d'établir de lien de cause à effet. Les études longitudinales, bien que moins nombreuses, apportent des éléments sur la temporalité des effets.
2. Le Fonctionnement des Réseaux Sociaux Numériques
2.1. Définition et Modèle Économique
En l'absence de définition consensuelle, l'expertise s'est adossée à une conception large, similaire à celle de la loi du 7 juillet 2023 : une plateforme permettant aux utilisateurs de se connecter, communiquer et partager des contenus.
Le modèle économique des plateformes majeures s'apparente à celui d'une régie publicitaire. La gratuité apparente du service est compensée par la monétisation des données personnelles et de l'attention des utilisateurs.
Ce modèle incite les plateformes à maximiser le temps passé et l'engagement des utilisateurs.
2.2. Stratégies de Captation de l'Attention
Pour maintenir l'engagement, les plateformes déploient des stratégies de conception spécifiques :
• Algorithmes de personnalisation : Ils proposent des contenus visant à retenir l'utilisateur, créant parfois un "effet silo" qui renforce l'exposition à des contenus potentiellement délétères.
• Interfaces trompeuses (ou dark patterns) : Ce sont des mécanismes persuasifs qui exploitent des biais psychologiques pour inciter les utilisateurs à des actions qu'ils ne feraient pas autrement.
• Fonctionnalités incitatives : Le défilement infini, les notifications et les contenus éphémères sont conçus pour inciter à un usage prolongé et induire une perte de contrôle.
Ces stratégies exploitent les vulnérabilités de l'adolescence : besoin d'interactions sociales, recherche de sensations et capacités de régulation émotionnelle encore limitées.
3. Usages des Réseaux Sociaux par les Adolescents
L'expertise distingue l'utilisation (interaction technique), l'usage (intégration sociale et culturelle) et la pratique (routines et savoir-faire). L'analyse se concentre sur les usages, qui sont des phénomènes complexes.
3.1. État des Lieux
| Donnée Clé | Valeur | Source / Année |
| --- | --- | --- |
| Adolescents (12-17 ans) utilisant un smartphone quotidiennement pour aller sur Internet | Près de 90 % | \- |
| Adolescents (12-17 ans) passant entre 2 et 5h/jour sur leur smartphone | 42 % | Credoc, 2025 |
| Adolescents (12-17 ans) passant plus de 5h/jour sur leur smartphone | 9 % | Credoc, 2025 |
| Utilisation quotidienne des réseaux sociaux chez les 12-17 ans (2023) | 53 % | CREDOC, Baromètre du numérique |
| Utilisation quotidienne des réseaux sociaux chez les 12-17 ans (2024) | 58 % | CREDOC, Baromètre du numérique |
Les usages varient selon l'âge, le genre et le milieu social. Les filles consacrent plus de temps aux réseaux sociaux que les garçons, qui privilégient les jeux vidéo.
3.2. Rôle dans la Socialisation
Les réseaux sociaux répondent aux aspirations des adolescents (interactions, recherche d'informations auprès des pairs, prise de risques) et participent à l'exploration de leur identité. Ils prolongent et transforment les processus de socialisation, s'inscrivant dans la continuité des dynamiques familiales, scolaires et amicales.
La sphère familiale peut jouer un rôle de régulation et de ressource, mais les usages configurent aussi un territoire informationnel propre à l'adolescent.
4. Principaux Effets sur la Santé des Adolescents
L'expertise révèle des conséquences négatives significatives, avec une prévalence plus marquée chez les filles pour la majorité des effets sanitaires étudiés.
4.1. Usage Problématique et Addiction
Le terme "addiction aux réseaux sociaux" n'est pas reconnu dans les classifications internationales (DSM-5R, ICD-11) et fait l'objet de débats. Le rapport opte pour la notion d'"usage problématique", la plus fréquente dans la littérature.
Les outils de mesure sont hétérogènes mais s'accordent sur deux dimensions caractéristiques d'une addiction :
• Les répercussions négatives sur la santé et les activités quotidiennes.
• L'impossibilité de maîtriser le temps passé sur les plateformes (perte de contrôle).
4.2. Perturbation du Sommeil
Un impact négatif clair est démontré. Les mécanismes sont :
• Réduction de la durée du sommeil par un retard de l'heure du coucher.
• Stimulation de l'éveil (physiologique, cognitif, émotionnel) qui entrave l'endormissement.
• Exposition à la lumière bleue des écrans le soir, qui inhibe la sécrétion de mélatonine.
Une perturbation chronique du sommeil est un facteur de risque pour des maladies physiques et mentales, et un médiateur clé entre l'usage des réseaux sociaux et les symptômes anxiodépressifs.
4.3. Image du Corps et Troubles des Conduites Alimentaires (TCA)
Certaines pratiques, notamment sur les réseaux "hautement visuels", sont corrélées à :
• L'intériorisation d'idéaux corporels irréalistes.
• La comparaison sociale ascendante (se comparer à des personnes perçues comme plus désirables).
• L'auto-objectification (se percevoir comme un objet à regarder).
Ces facteurs renforcent l'insatisfaction corporelle et la surveillance de son apparence, particulièrement chez les filles, et constituent des facteurs intermédiaires des TCA.
Les algorithmes peuvent amplifier l'exposition à des contenus valorisant la maigreur ou la musculature, exacerbant les comportements délétères.
4.4. Troubles Anxiodépressifs et Idées Suicidaires
L'usage des réseaux sociaux est identifié comme un facteur contributif aux troubles anxiodépressifs, sans être une cause unique. La relation est complexe et médiée par :
• L'altération du sommeil.
• Le cyberharcèlement.
• La comparaison sociale.
• Le FoMO (Fear Of Missing Out), qui peut entraîner une perte de contrôle.
Une spirale délétère est souvent observée : un mal-être initial peut conduire à un usage compulsif des réseaux ("escapisme"), qui à son tour détériore la santé mentale.
Les algorithmes peuvent enfermer les jeunes en détresse dans des "silos" de contenus négatifs (automutilation, suicide), banalisant ces comportements (effet Werther).
4.5. Conduites à Risques et Cyberviolences
• Consommation de substances : Les réseaux sociaux participent à la normalisation de la consommation d'alcool, de tabac et de cannabis en exposant les jeunes à des contenus valorisants et en renforçant les normes sociales perçues.
• Défis (challenges) : La recherche de reconnaissance par les pairs peut inciter à la participation à des défis dangereux.
• Cyberharcèlement : Il s'agit souvent d'une extension du harcèlement scolaire, amplifiée par l'anonymat, la persistance des contenus et l'ampleur de leur diffusion.
La cybervictimation est associée à une augmentation des symptômes dépressifs, des idées suicidaires et de l'automutilation.
• Sexting non consenti : La diffusion d'images intimes sans consentement est une forme de cyberviolence sexuelle aux conséquences graves, en particulier pour les filles.
4.6. Résultats Scolaires
L'expertise met en évidence une association négative faible entre le temps passé sur les réseaux sociaux et les résultats scolaires.
Cependant, les limites méthodologiques des études empêchent de conclure à un lien causal direct. Le multitâche numérique et la perturbation du sommeil sont des facteurs explicatifs probables.
5. Autres Impacts Soulignés par le Comité d'Experts
Le CES a rappelé la pertinence d'autres enjeux sanitaires et sociétaux :
• Sédentarité et inactivité physique : Bien que l'usage nomade des smartphones ne soit pas directement synonyme de sédentarité, les longues durées d'utilisation y contribuent probablement.
• Lumière bleue : Les adolescents sont plus sensibles à la lumière bleue des écrans, ce qui augmente le risque de perturbation des rythmes circadiens et, à long terme, de troubles métaboliques ou de santé mentale.
• Impacts environnementaux : Le numérique représente près de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, un chiffre en hausse, notamment à cause du streaming vidéo encouragé par les réseaux sociaux.
• Enjeux démocratiques : Les algorithmes peuvent polariser les opinions, diffuser de la désinformation et manipuler l'information, soulevant des questions majeures pour la construction citoyenne des adolescents.
6. Recommandations de l'Anses
Face à ces constats, l'Agence formule des recommandations structurées selon quatre axes d'action complémentaires.
6.1. Réguler et Sécuriser l'Environnement Numérique
• Imposer un cahier des charges aux plateformes pour qu'elles soient accessibles aux mineurs, incluant des mécanismes fiables de vérification de l'âge.
• Encadrer légalement les interfaces persuasives et les algorithmes de personnalisation pour interdire les techniques d'influence trompeuse et limiter l'amplification de contenus préjudiciables.
• Instaurer un paramétrage par défaut protecteur pour les comptes des mineurs (limitation des notifications, etc.).
• Mettre en place des procédures simples et efficaces de signalement et de modération des contenus délétères.
• Étendre aux réseaux sociaux l'encadrement des publicités prévu pour la télévision.
6.2. Éduquer aux Médias Numériques
• Fournir des repères de bonnes pratiques aux parents et adolescents, coconstruits avec eux.
• Renforcer l'éducation au numérique à l'école, en formant du personnel dédié et en développant l'esprit critique et les compétences socio-émotionnelles des élèves.
• Promouvoir des espaces de parole entre pairs pour réfléchir collectivement aux pratiques numériques.
6.3. Prévenir les Effets sur la Santé
• Mener des campagnes de santé publique sur l'hygiène de vie (sommeil, activité physique) et l'hygiène numérique (risques liés à l'image de soi, au consentement).
• Renforcer la prévention en santé mentale en formant les professionnels au contact des adolescents et en dotant les systèmes scolaire et de santé de moyens suffisants.
• Intensifier la lutte contre les cyberviolences et toutes les formes de discrimination.
• Développer des alternatives de socialisation hors ligne (infrastructures sportives, culturelles) adaptées aux adolescents.
6.4. Soutenir la Recherche
• Garantir l'accès aux données des plateformes pour les chercheurs, comme le prévoit le Digital Services Act (DSA) européen.
• Améliorer la méthodologie des études scientifiques en diversifiant les approches et en développant des outils de mesure plus fiables.
• Financer la recherche sur des thèmes clés comme le cyberharcèlement, les interfaces trompeuses, les populations vulnérables et l'efficacité des actions de prévention.
• Étudier la pertinence de qualifier l'usage problématique des réseaux sociaux comme une addiction comportementale.