La Production de l'Ignorance Collective en Éducation : Analyse de la Structuration du Débat Public
Résumé Exécutif
Ce document de synthèse analyse les recherches de Xavier Pons, sociologue de l'action publique, concernant les mécanismes de production de l'ignorance collective dans le champ de l'éducation en France.
Contrairement à une vision simpliste, l'ignorance n'est pas une simple absence de savoir, mais le résultat d'une construction sociale et culturelle appelée « agnotologie ».
L'analyse repose sur une étude de quatre ans portant sur trois dossiers majeurs : les enquêtes PISA, l'absentéisme scolaire et la Loi organique relative aux lois de finances (LOLF).
Elle démontre que le débat public français est structuré par cinq logiques dominantes — émotionnalisation, instrumentalisation, confinement, routinisation et fragmentation — qui empêchent l'émergence d'une discussion sereine et scientifiquement étayée.
La notion de « configuration de dissibilité » explique que ce qui peut être dit publiquement dépend étroitement des rapports d'interdépendance entre les acteurs.
En fin de compte, cette ignorance collective freine l'apprentissage institutionnel et maintient une expertise publique concentrée entre les mains d'une élite administrative, au détriment d'un débat démocratique informé.
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1. Le Concept d'Agnotologie et l'Ignorance Collective
L'étude se fonde sur l'agnotologie, un terme emprunté à l'historien Robert Proctor, défini comme la symétrie de l'épistémologie : c'est l'étude de l'ignorance et des conditions de sa production culturelle.
Définitions et Mécanismes
• Ignorance Collective : Ensemble des questions qu'un groupe social n'approfondit pas, soit par méconnaissance, soit parce qu'elles sont volontairement minorées.
• Stratégies de production : L'ignorance peut résulter de stratégies délibérées telles que le déni d'agenda (refus d'aborder un problème), la désinformation, le secret d'État ou la création d'un doute scientifique artificiel (stratégie des « marchands de doute »).
• Application à l'éducation : L'analyse cherche à expliquer pourquoi certains sujets éducatifs sont systématiquement occultés ou simplifiés, sans nécessairement invoquer le cynisme pur des acteurs, mais plutôt en étudiant la structuration même du débat public.
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2. Analyse des Trois Dossiers de Politique Éducative
L'étude compare trois thèmes aux caractéristiques techniques et médiatiques distinctes pour observer l'évolution de la connaissance et de l'ignorance dans l'espace public.
| Dossier | Nature du sujet | Évolution du débat | | --- | --- | --- | | PISA | Évaluation internationale (OCDE) | Passage d'un débat d'initiés (2001-2004) à une politisation banalisée où l'on parle moins de statistiques que de diagnostics idéologiques anciens. | | Absentéisme | Enjeu social et disciplinaire | Transition d'un simple indicateur de malaise (1997-2001) vers une problématisation centrée sur la sanction des parents et la violence (2001-2012). | | LOLF | Réforme budgétaire technique | Phase d'enthousiasme technique (2003-2005) suivie d'un durcissement et d'un repli sur le débat classique des « moyens » plutôt que de l'efficacité (2008-2012). |
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3. Les Cinq Logiques de Structuration de l'Ignorance
La production de l'ignorance collective résulte de la combinaison de cinq logiques interdépendantes qui cadrent ce qui est dicible ou non.
I. L'Émotionnalisation
Les acteurs s'appuient sur des « sentiments publics » (présupposés normatifs) plutôt que sur des faits.
• Exemple : Le sentiment diffus que les parents manquent d'autorité (80 % des Français le pensent pour les autres parents) cadre les réformes de l'absentéisme vers la sanction.
• Conséquence : Préférence pour la persuasion émotionnelle au détriment de la conviction étayée, menant à des politiques de court terme (ex: proposer un examen d'entrée en 6ème pour rassurer sur le « niveau »).
II. L'Instrumentalisation Politique
Les enjeux éducatifs sont utilisés comme marqueurs idéologiques pour des gains partisans (« politics »).
• Exemple : La suspension des allocations familiales pour absentéisme ne concernait que 6 000 familles sur 12 millions d'élèves.
C'est une mesure mineure mais utilisée comme un puissant levier de distinction politique.
• Conséquence : Le débat se fige sur des oppositions binaires et répétitives.
III. Le Confinement
Certaines dimensions d'un problème sont marginalisées pour se concentrer sur une définition étroite et commode.
• Exemple : Focalisation sur la baisse du niveau dans PISA, occultant les questions d'approche par compétences ou de stratégie d'influence internationale de la France.
• Conséquence : Exclusion des visions alternatives du problème.
IV. La Routinisation
Les discours deviennent des jeux de rôles prévisibles où chaque acteur intègre les nouveaux faits (comme PISA) pour justifier ses positions préexistantes.
• Exemple : Pour certains, PISA prouve l'échec du collège unique ; pour d'autres, il prouve la nécessité de le renforcer.
• Conséquence : Saturation de l'espace de parole par des positions connues, empêchant tout renouvellement de la pensée.
V. La Fragmentation
L'espace public est une mosaïque de fragments (médiatique, politique, académique, institutionnel) qui communiquent mal entre eux.
• Le rôle des médias : La médiatisation tend à réduire les enjeux, dramatiser les faits et privilégier la parole politique sur l'expertise.
• L'obstacle à la circulation : Les conclusions techniques (ex: rôle de l'institution dans l'absentéisme) peinent à passer des sphères académiques vers les sphères politiques et médiatiques.
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4. La Configuration de « Dissibilité »
Xavier Pons introduit le concept de configuration de dissibilité (néologisme issu des travaux de Norbert Elias) pour expliquer pourquoi certains discours l'emportent sur d'autres.
• Interdépendance des acteurs : Ce qui est dit dépend de la relation entre les politiques, les médias et les experts.
• Cas de l'absentéisme : La radicalisation de l'offre politique à droite (2004-2007) a rencontré un écho favorable car :
◦ L'opinion publique était réceptive (soutien aux sanctions).
◦ Les médias privilégiaient les journalistes politiques (traitant l'annonce gouvernementale) sur les journalistes spécialisés en éducation.
◦ Les chercheurs (experts du sujet) communiquent peu hors de la sphère académique.
◦ Il n'y avait pas de contre-pouvoir professionnel fort (les conseillers principaux d'éducation étant peu structurés politiquement).
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5. Conséquences sur la Politique Éducative
L'ancrage de l'ignorance collective dans le débat public entraîne trois effets délétères majeurs :
1. Entrave à l'apprentissage collectif : L'impossibilité de refroidir les débats et de relativiser les problématisations dominantes empêche toute véritable évaluation et évolution de la gouvernance éducative.
2. Maintien d'une « doxa » : L'illusion de connaissance (« 60 millions d'experts ») fondée sur l'expérience personnelle de scolarité occulte la technicité réelle des enjeux éducatifs.
3. Faible démocratisation de l'expertise : L'expertise reste concentrée au sein d'une élite administrative (inspecteurs généraux, directeurs centraux) soumise au devoir de réserve.
Le débat public, pauvre en contenu technique, ne parvient pas à compenser cette rétention de savoir par les hautes sphères de l'État.