La Protection de l’Enfance en France : Analyse de la Crise et Préconisations du CESE
Synthèse (Executive Summary)
Le système de protection de l’enfance en France traverse une crise profonde et structurelle qui menace ses missions fondamentales.
Bien que le cadre législatif (lois de 2007, 2016 et 2022) soit considéré comme l'un des plus aboutis, plaçant l'intérêt supérieur et les besoins fondamentaux de l'enfant au cœur des dispositifs, un décalage alarmant persiste entre l'ambition légale et la réalité du terrain.
Les points critiques identifiés incluent une augmentation constante des besoins (+49 % de mineurs accueillis en 20 ans), une pénurie sévère de professionnels qualifiés, et une hétérogénéité territoriale préoccupante.
L'un des constats les plus graves est l'inexécution d'une part significative des décisions de justice destinées à protéger les enfants en danger.
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) appelle à une remobilisation nationale, une gouvernance interministérielle renforcée sous l'égide du Premier ministre, et une garantie d'égalité de traitement pour tous les mineurs, incluant les mineurs non accompagnés (MNA) et les enfants en situation de handicap.
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I. Un État de Crise Structurelle et Statistique
A. Une hausse préoccupante de la demande de protection
Les données de l'Observatoire national de la protection de l'enfance (ONPE) et de la DREES révèlent une pression sans précédent sur les services de l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE) :
• Chiffres clés : Au 31 décembre 2022, 344 682 mineurs et jeunes majeurs sont pris en charge.
• Évolution : Le nombre de jeunes accueillis en établissement a augmenté de plus de 50 % entre 2011 et 2022.
• Déjudiciarisation en échec : Malgré la volonté de privilégier l'administratif, 82 % des prises en charge de mineurs résultent d'une décision judiciaire.
B. Le lien entre pauvreté et protection de l'enfance
Il existe une corrélation forte entre la précarité économique et l'intervention de la protection de l'enfance. La France affiche un taux de pauvreté infantile de 20 % (33ème position sur 39 pays de l'UE/OCDE).
• Conséquences : 2,9 millions d'enfants vivent sous le seuil de pauvreté ; 42 000 sont sans domicile fixe.
• Coût social : Les événements traumatisants subis pendant l'enfance coûtent environ 34,5 milliards d'euros par an à la France en frais de santé et entraînent une perte d'espérance de vie de 20 ans pour les victimes.
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II. Défaillances de Gouvernance et de Financement
A. Pilotage national et territorial
La gouvernance actuelle souffre d'un manque de lisibilité interministérielle et de disparités territoriales majeures.
• Inégalités territoriales : Le taux de prise en charge varie de 10 pour 1000 en Guyane à 49 pour 1000 dans la Nièvre.
• Financement : Les dépenses des départements pour l'ASE ont atteint 9,7 milliards d'euros en 2023. Les ressources (principalement les DMTO) sont volatiles et déconnectées de la dynamique des besoins.
• Contractualisation : Le levier financier de l'État reste marginal (environ 140 M€ via le programme 304) par rapport aux budgets départementaux.
B. L'inexécution des décisions de justice
Le système repose sur des juges en sous-effectif (un juge suit 450 à 500 enfants contre un idéal de 325). En raison du manque de places en structure, des décisions de placement ne sont pas exécutées, laissant des enfants en danger dans leur milieu familial, ou "mal exécutées" dans des structures inadaptées.
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III. Garantir les Droits et les Besoins de l'Enfant
A. Le Projet pour l'Enfant (PPE) : Une obligation non respectée
Instauré en 2007, le PPE doit être la "boussole" du parcours de l'enfant pour garantir sa stabilité et son développement. Cependant, il n'est toujours pas effectif dans de nombreux départements.
• Préconisation : Faire du PPE une condition préalable à l'attribution des financements de l'État.
B. La prise en charge de la santé et du handicap
Les enfants de l'ASE présentent des pathologies psychiques et somatiques plus fréquentes.
• Urgence psychologique : Le CESE demande que tout enfant protégé soit présumé en situation d'urgence psychologique pour faciliter l'accès immédiat aux soins (CMPP).
• Handicap : Environ 25 % des enfants accueillis sont en situation de handicap, mais seul un tiers bénéficie d'un accompagnement médico-social adapté.
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IV. Groupes Particulièrement Vulnérables
A. Les Mineurs Non Accompagnés (MNA) : Une protection "au rabais"
Le CESE dénonce une approche de plus en plus centrée sur les politiques migratoires plutôt que sur la protection de l'enfance.
• Discrimination financière : Le prix de journée pour un MNA est souvent de 50-60 € contre 170 € pour les autres mineurs.
• Évaluation de la minorité : Les procédures sont jugées lapidaires et s'appuient trop souvent sur des tests osseux au manque de fiabilité scientifique avéré.
B. Les jeunes majeurs
La sortie du dispositif à 18 ou 21 ans reste une rupture brutale. Une étude de l'Insee indique qu'un quart des sans-abri sont d'anciens enfants placés.
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V. Les Professionnels : Une Crise d'Attractivité Majeure
Le secteur souffre d'une pénurie de personnel dans toutes les catégories (éducateurs, assistants familiaux, médecins scolaires).
• Assistants familiaux : Leurs effectifs ont baissé de 9 % en 6 ans.
• Médecine scolaire : Moins de 800 médecins pour 12 millions d'élèves, ce qui entrave le repérage précoce.
• Conditions de travail : Les horaires atypiques, les faibles rémunérations et le sentiment de "travail en miettes" découragent les vocations.
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VI. Tableau Synthétique des Préconisations Clés du CESE
| N° | Thématique | Mesure Principale | | --- | --- | --- | | 1 | Statistique | Missionner le GIP France Enfance Protégée pour un état des lieux annuel exhaustif des besoins et des mesures non exécutées. | | 2 & 3 | État | Créer une stratégie interministérielle bisannuelle avec péréquation financière et incitations pour les départements. | | 4 | Coordination | Généraliser les Comités Départementaux pour la Protection de l'Enfance (CDPE) pour décloisonner les acteurs. | | 6 | MNA | Interdire toute distinction de traitement entre MNA et autres mineurs (santé, éducation). | | 8 | Formation | Définir un plan de formation commun à tous les professionnels "sentinelles" (Éducation nationale, police, santé). | | 9 | Accueil | Diversifier les modes de prise en charge en multipliant les petites unités de vie (moins de 7 enfants). | | 10 | PPE | Rendre le "Projet pour l'Enfant" effectif et obligatoire pour tout financement. | | 11 | Santé | Systématiser l'accueil rapide en pédopsychiatrie (présomption d'urgence psychologique). | | 13 | Justice | Assistance systématique d'un avocat spécialisé pour l'enfant protégé. | | 15 | Contrôle | Créer une autorité nationale indépendante pour le contrôle des structures d'accueil. | | 17 | Droit | Créer un Code de l'Enfance regroupant l'ensemble des droits, libertés et devoirs des enfants. | | 18 | Encadrement | Publier les décrets sur le socle minimal d'encadrement et instaurer un nombre maximal de mesures par travailleur social. |
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Conclusion
La protection de l'enfance ne peut plus être la variable d'ajustement des dysfonctionnements institutionnels.
Le CESE insiste sur le fait que l'enfant doit être le sujet et non l'objet de la protection.
Sans un investissement massif dans les ressources humaines et une coordination réelle entre l'État et les départements, la promesse républicaine de protéger les plus vulnérables ne pourra être tenue.