État des lieux et défis des formations en Sciences Humaines et Sociales (SHS)
Synthèse de la Direction
Ce document de synthèse analyse les enjeux critiques auxquels sont confrontées les facultés d'Arts, Lettres, Langues et Sciences Humaines et Sociales (ALL-SHS) au sein du modèle universitaire français.
S'appuyant sur l'audition sénatoriale de Danielle Cal, présidente de la conférence des doyens de ces disciplines, il met en lumière une crise multidimensionnelle :
-
Crise de reconnaissance : Les disciplines littéraires et sociales souffrent d'un déficit de crédibilité et d'une remise en question de leur utilité sociale et économique, malgré une insertion professionnelle réelle et qualitative.
-
Impasse de l'orientation : Le système Parcoursup engendre un taux d'échec massif en première année (estimé entre 30 et 40 %), dû à l'absence de sélection et à l'utilisation des filières SHS comme "choix par défaut" pour des profils inadaptés.
-
Dictature de la soutenabilité : La gestion budgétaire prime désormais sur les enjeux académiques, menaçant la survie des "disciplines rares" (langues anciennes, études juives, etc.) et forçant des regroupements disciplinaires qui diluent l'identité des facultés.
-
Évaluation inadaptée : Les standards de l'excellence académique, calqués sur les sciences dures (bibliométrie, articles courts), pénalisent le "temps long" nécessaire à la recherche en SHS et la production d'ouvrages.
--------------------------------------------------------------------------------
I. Un Modèle sous Tension : Crise de Reconnaissance et d'Identité
Un phénomène global de fragilisation
Les facultés de Lettres et de Langues subissent une transformation profonde qui dépasse les frontières françaises.
On observe une tendance au regroupement des structures spécifiques au profit de grandes unités de "Humanités".
-
Effacement des disciplines : La disparition des UFR de langues ou de lettres au profit de structures transversales menace la lisibilité des parcours.
-
Le dogme de l'utilité : Les disciplines souffrent d'une remise en question constante de leur "utilité" et de leur employabilité immédiate par la tutelle et le grand public.
Le défi de la "Soutenabilité"
Le terme "soutenabilité" est devenu le mot d'ordre central de la gestion universitaire.
-
Contrainte financière : Les décisions ne sont plus intellectuelles ou politiques, mais strictement financières.
-
Impact sur l'offre de formation : Un département (philosophie, langue rare) est maintenu uniquement s'il est jugé "soutenable" budgétairement, ce qui conduit à la fermeture de pans entiers de la connaissance.
--------------------------------------------------------------------------------
II. L'Échec en Licence : Un "Massacre" lié à l'Orientation
Le taux d'échec en première année de licence (L1) est particulièrement alarmant dans les filières non sélectives et non sous tension.
Les causes de la distorsion
| Facteur | Impact sur les SHS | | --- | --- | | Parcoursup | Les filières SHS servent de "repli" pour les étudiants refusés en filières sélectives (BTS, BUT). | | Profils inadaptés | Arrivée d'étudiants issus de bacs professionnels ou technologiques n'ayant jamais pratiqué les matières choisies (ex: Philosophie ou Langues). | | Déficit d'information | Les lycéens perçoivent l'université comme un "nouveau départ" plutôt que comme le prolongement exigeant des études secondaires. |
L'échec des dispositifs d'accompagnement
Les dispositifs de remédiation, tels que le "Oui-si", rencontrent des obstacles majeurs :
-
Baisse des moyens : Les fonds alloués par le ministère ont été drastiquement réduits après les deux premières années.
-
Stigmatisation : Les étudiants perçoivent ces dispositifs comme une marque d'infériorité et préfèrent s'inscrire dans des universités n'imposant aucune condition.
-
Autocensure : Face à ces constats, de nombreuses facultés ont abandonné ces programmes.
--------------------------------------------------------------------------------
III. Employabilité et Valeur de la Formation
Contrairement aux préjugés, les diplômés de SHS bénéficient d'une bonne insertion professionnelle, tant après la licence qu'après le master.
-
La "Fabrique de neurones" : Les SHS développent des compétences critiques : problématisation, conceptualisation, rationalisation et qualité d'expression.
-
Polyvalence sectorielle : Les étudiants intègrent des secteurs variés comme le commerce, le tourisme, la fonction publique et l'encadrement en entreprise.
-
Conflit de vision avec la tutelle : Il existe une difficulté à faire reconnaître par le ministère du Travail qu'un Master de philosophie, par exemple, forme à des compétences transversales essentielles au-delà de l'enseignement.
--------------------------------------------------------------------------------
IV. La Recherche et l'Évaluation : La Dérive de la Rentabilité
Le modèle actuel d'évaluation de l'excellence académique est jugé inadapté aux spécificités des sciences humaines.
La critique de la bibliométrie
-
"Publier au kilomètre" : Le système privilégie la quantité d'articles courts dans des revues sélectionnées, un modèle importé des sciences expérimentales.
-
Sacrifice du livre : Le temps long nécessaire à l'écriture d'un ouvrage (2 à 3 ans) n'est plus valorisé par les instances d'évaluation, car jugé "non rentable".
-
Charge administrative : Les enseignants-chercheurs sont submergés par la gestion des plateformes (Parcoursup, Mon Master), ce qui se fait au détriment de leur activité de recherche.
L'Intelligence Artificielle (IA)
L'IA est perçue comme une révolution industrielle inéluctable, mais son intégration se heurte à des paradoxes :
-
Optimisme prudent : Elle est vue comme un outil de recherche puissant dont les chercheurs doivent s'emparer.
-
Misère matérielle : Les universités n'ont pas les moyens d'acheter les équipements de base ou les licences logicielles nécessaires pour exploiter l'IA.
-
Fraude : Actuellement, l'IA est surtout traitée sous l'angle de la triche lors des évaluations et de la fiabilité incertaine des certifications de langues en ligne.
--------------------------------------------------------------------------------
V. Les Disciplines Rares et l'Autonomie Universitaire
Le sort des "disciplines rares" (Antiquité classique, études juives, langues minoritaires) illustre les limites de l'autonomie des établissements.
- Un cercle vicieux : Le manque d'étudiants entraîne le non-renouvellement des postes de professeurs partant à la retraite.
À terme, cela conduit à l'extinction de champs de recherche entiers.
- Autonomie en trompe-l'œil : L'autonomie se résume souvent à la gestion d'une enveloppe budgétaire déficitaire.
Les universités sont contraintes de "massacrer" leurs disciplines en réduisant le nombre d'heures de cours ou en généralisant les cours magistraux en amphithéâtre pour réduire les coûts.
--------------------------------------------------------------------------------
VI. Gouvernance et Étudiants Internationaux
Gouvernance complexe
Le fonctionnement institutionnel est jugé lourd (UFR, CFVU, CA, CSA), bien que garant de certains équilibres.
-
Inégalité des doyens : Le rôle des directeurs d'UFR dans la prise de décision varie fortement selon les établissements, certains étant totalement exclus des choix stratégiques.
-
Représentation étudiante : Leur poids dans l'élection des présidents d'université pose une question de légitimité académique pour certains observateurs, bien que leur présence dans la gestion de la vie étudiante soit incontestée.
Étudiants internationaux
Ils représentent environ un étudiant sur six.
-
Sélection : Contrairement au modèle français, ces étudiants sont souvent issus de systèmes sélectifs et présentent d'excellents dossiers.
-
Obstacle linguistique : Le niveau de français reste le point faible.
La fiabilité des certifications obtenues à l'étranger est remise en cause, notamment à cause de la fraude facilitée par l'IA.
- Pistes d'amélioration : La mise en place d'une année obligatoire de Français Langue Étrangère (FLE) est suggérée pour sécuriser leur parcours.