Compte rendu détaillé : La situation de l'éducation en France dans le contexte international
- Ce compte rendu est basé sur l'intervention de Noémie Le Donné, Directrice de recherche à l'OCDE, lors du colloque de rentrée 2023 du Collège de France, intitulé "Apprendre et enseigner, de la préhistoire à demain".
L'intervention du 19 octobre 2023 se penche sur la situation de l'éducation en France à travers le prisme des comparaisons internationales, s'appuyant sur les enquêtes PISA, TALIS et l'enquête sur les compétences socio-émotionnelles de l'OCDE, ainsi que sur d'autres rapports de l'organisation.
I. Rôle et objectifs des systèmes éducatifs
Noémie Le Donné introduit son propos en rappelant les trois objectifs fondamentaux des systèmes éducatifs, selon la nomenclature de Herman van de Werfhorst et ses collègues :
-
Développer les compétences et connaissances des élèves : Il s'agit des compétences cognitives, académiques et socio-émotionnelles, sélectionnées pour leur utilité future sur le marché du travail, pour une participation active à la vie sociétale et pour le bien-être et l'épanouissement personnel des élèves.
-
Sélectionner et orienter les élèves : En fonction de leur niveau, de leurs compétences, de leurs connaissances et de leurs intérêts.
-
Promouvoir l'équité des opportunités d'apprentissage et de développement : Un objectif crucial qui sera abordé en détail.
II. Indicateurs clés sur l'apprentissage en France (comparaisons internationales)
Les données présentées proviennent principalement de l'enquête PISA 2018 (antérieures à la période COVID), sauf indication contraire.
Les résultats de PISA 2022 seront disponibles en décembre.
A. Performances cognitives (PISA)
-
Moyenne générale : Les performances moyennes des élèves français de 15 ans sont légèrement au-dessus de la moyenne de l'OCDE en mathématiques, compréhension de l'écrit et sciences.
-
Observation critique : Bien que ce soit "plutôt rassurant", cela est "quand même un peu décevant" si l'on considère la France comme l'un des dix pays les plus développés au monde, s'attendant à un classement plus élevé.
B. Tendances des performances
- Tendance générale à la baisse : La France, à l'instar de "tous les dispositifs qu'on a français ou internationaux", enregistre une baisse des performances en mathématiques chez les élèves de 15 ans depuis les années 1980 (cohortes de naissance).
La tendance est stable pour la compréhension de l'écrit et les sciences.
- Contraste international : Cette baisse est "d'autant plus préoccupante" que certains pays membres de l'OCDE, comme la Colombie et le Portugal, ont progressé dans les trois domaines évalués par PISA.
C. Inégalités sociales
-
Forte iniquité : La France se situe dans le quadrant des pays qui combinent des performances moyennes légèrement supérieures à la moyenne de l'OCDE avec de "fortes inéquités de réussite scolaire liées à l'origine sociale".
-
Origines précoces : Les inégalités sociales de réussite scolaire trouvent leurs origines "très très très tôt", souvent dès l'entrée en maternelle.
-
Impact de la structure du système éducatif : La structure des systèmes éducatifs joue un rôle majeur.
La France, avec son système qui "oriente assez tôt les élèves" vers différentes filières (professionnelle, générale) et son ancien taux élevé de redoublement (près de 40% des élèves de 15 ans à l'époque de la thèse de l'intervenante), a tendance à "augmenter aussi les inégalités sociales de compétences".
Noémie Le Donné cite l'exemple de la Finlande, avec son système "très unifié", comme un contre-exemple favorisant l'homogénéité du groupe classe.
- Inégalités d'orientation : À niveau de réussite égal, des élèves d'origines sociales différentes "vont faire des choix d'orientation différents", ce qui contribue aux inégalités observées.
D. Évaluations et lacunes
-
Richesse des données sur les compétences cognitives : La France dispose de "beaucoup de sources disponibles" pour l'évaluation des compétences cognitives (enquêtes nationales sur échantillon comme CEDRE, panels d'élèves, évaluations nationales exhaustives croissantes, nombreuses enquêtes internationales comme PISA).
-
Manque d'informations sur les compétences socio-émotionnelles : En revanche, il y a "très peu d'information sur les compétences socio-émotionnelles des élèves".
-
Importance : Ces compétences sont "enseignables", "nécessaires aux apprentissages" (persévérance, curiosité) et "fondamentales pour votre réussite professionnelle, scolaire, personnelle".
-
Inégalités : Les enquêtes de l'OCDE dans les pays européens participants montrent également de "fortes inégalités sociales de performance dans ces domaines".
-
Appel à participation : La France est encouragée à rejoindre l'enquête de l'OCDE sur les compétences socio-émotionnelles pour "compléter le diagnostic très riche qu'on a sur les compétences cognitives".
E. Bien-être des élèves
-
Satisfaction de vie : En 2018, environ 70% des élèves français se déclaraient "en général satisfaits avec leur vie", un taux supérieur à la moyenne de l'OCDE.
-
Anxiété en mathématiques : Les élèves français se déclarent "plutôt plus anxieux face aux mathématiques". Notamment, un "écart plus grand avec la moyenne de l'OCDE" est observé sur l'item : "Je suis très tendu quand j'ai un devoir de mathématique à faire". Cela soulève la question de l'accompagnement socio-émotionnel des élèves pour gérer cette anxiété.
-
Harcèlement : En 2018, entre 5 et 10% des élèves français déclaraient être exposés "au moins plus d'une fois par mois" à un événement s'apparentant au harcèlement.
En cumulant tous les types de harcèlement, 20% des élèves de 15 ans se disent concernés "au moins une fois par mois" par l'un de ces événements.
La bonne nouvelle est que la France est "plutôt un petit peu en dessous de la moyenne de l'OCDE".
III. Leviers politiques pour améliorer la situation : Le rôle des enseignants
- L'importance des enseignants est soulignée par l'existence d'un "effet enseignant" fort : "un enseignant peut faire une énorme différence pour ses élèves".
Cet effet est observé sur les performances académiques (plus marqué en mathématiques qu'en français, les maths étant "essentiellement un travail qui est fait en classe") et sur les compétences socio-émotionnelles.
Comparé à d'autres interventions (comme la réduction de la taille des classes), "l'effet enseignant est plus fort".
A. Politiques des systèmes éducatifs performants et équitables
L'analyse des systèmes éducatifs considérés comme "meilleurs" (à la fois performants et équitables) révèle trois éléments communs concernant la profession enseignante :
-
Expérience pratique longue et obligatoire : Pendant la formation initiale des enseignants (au minimum un semestre, idéalement 1 à 2 ans), avec un tuteur.
-
Formations continues adaptées : Des formations qui "répondent à leurs besoins" spécifiques et à ceux de l'établissement.
-
Évaluation liée à la formation continue : Les mécanismes d'évaluation des enseignants sont "reliés à la formation continue" et aux propositions de développement professionnel.
B. Variables liées à la réussite des élèves (études micro)
Des travaux ont mis en évidence des corrélations fortes entre certaines variables concernant les enseignants et chefs d'établissement, et les performances cognitives et socio-émotionnelles des élèves :
-
Temps d'enseignement effectif : La part du temps de classe que les enseignants passent "réellement à enseigner" (et non à gérer la discipline ou l'administratif) est "très fortement lié au réussit à la réussite des élèves".
-
Temps de correction des copies : Le temps de travail passé par les enseignants à corriger les copies est "très positivement relié à la réussite des élèves", car cela permet d'évaluer les besoins, identifier les difficultés, et adapter les pratiques et les retours aux élèves.
-
Implication extrascolaire : L'implication des enseignants dans les activités extrascolaires est "très bénéfique pour les compétences socio-émotionnelles".
-
Satisfaction au travail : La satisfaction des enseignants avec leur environnement de travail est cruciale : "un enseignant qui est heureux là où il est il il arrive davantage à transmettre aux élèves".
-
Pratiques pédagogiques d'activation cognitive : L'usage de pratiques pédagogiques qui placent "l'élève au centre de l'enseignement" (plutôt que de recevoir passivement).
-
Autonomie des établissements : L'autonomie donnée aux établissements pour le recrutement et la gestion des enseignants est un "élément positif pour la réussite des élèves".
IV. Recommandations en matière de politique éducative et enseignante
Pour avoir un corps enseignant de qualité et améliorer le système éducatif, plusieurs recommandations sont formulées :
-
Choix politiques délibérés et évaluation : La qualité du corps enseignant est le "résultat de choix de de choix politique délibéré et qui sont soigneusement mis en œuvre dans le temps", avec des "dispositifs d'évaluation" pour mesurer les effets des interventions.
-
Développement professionnel continu des enseignants : Les enseignants doivent "devenir des apprenants permanents, des professionnels curieux".
-
Promotion de la profession enseignante : Il faut "promouvoir la profession enseignante en tant que telle", en soulignant l'aspect "stimulant sur le plan intellectuel" et en offrant des "évolution de carrière".
-
Développement des compétences socio-émotionnelles : C'est un "levier pour améliorer le bien-être et la réussite de tous les élèves" (mention des cours d'empathie proposés par le ministre comme allant "plutôt dans le bon sens").
-
Assurer l'accès à des enseignants de qualité pour les élèves défavorisés : Les problèmes de discipline, qui "empêchent l'enseignement", sont "davantage présents dans les établissements défavorisés". Il est donc essentiel que ces élèves aient "aussi accès à des enseignants de qualité".
-
Autonomie des établissements : Les efforts récents en France pour accorder plus d'autonomie aux établissements sont à saluer, car cela ne va pas "nécessairement de paire avec de plus grandes inégalités de réussite".
-
Attractivité du métier : Au-delà du salaire, il faut valoriser l'attractivité du métier en offrant des perspectives de carrière et en reconnaissant le caractère intellectuellement stimulant de la profession.
-
Promouvoir la collaboration entre enseignants : Les enseignants français sont "assez solitaires", "très nombreux à dire qu'ils ne collaborent pas avec leurs collègues", qu'ils "ne co-enseignent pas", et qu'ils ne "viennent pas s'observer les uns les autres en salle de classe pour se faire des retours".
Cette absence de dialogue et d'échange est un "manque cruel" qui prive la profession de la "richesse" de la collaboration.
- Rôle clé des chefs d'établissement : Les chefs d'établissement peuvent jouer un "rôle clé dans la transformation du métier d'enseignant".
En conclusion, si la France se situe légèrement au-dessus de la moyenne de l'OCDE en termes de performances cognitives, elle est confrontée à une tendance à la baisse en mathématiques et à de fortes inégalités sociales.
L'amélioration de la situation passe par une valorisation et un soutien accru aux enseignants, une promotion active des compétences socio-émotionnelles et une transformation des pratiques professionnelles vers plus de collaboration et d'autonomie au niveau des établissements.