Science et société à l'heure de la désinformation : État des lieux et perspectives de dialogue
Synthèse
Le dialogue entre la science et la société traverse une période de turbulences sans précédent.
Entre montée du relativisme, prolifération des "fake news" et méfiance envers l'expertise, les fondements mêmes de la vérité scientifique sont questionnés.
Ce document de synthèse, basé sur les échanges entre experts de Nant Université et de l'INRAE, analyse les racines de cette fracture et explore les pistes pour rétablir une communication constructive.
Le constat majeur est celui d'une désorientation informationnelle plutôt que d'une simple défiance : le public, noyé sous une multitude de sources (influenceurs, experts auto-proclamés, lobbys), peine à hiérarchiser les savoirs.
Pour renouer le lien, la science doit sortir de sa posture de surplomb, intégrer la dimension sensible des échanges et revendiquer son rôle de médiateur du jugement critique au sein de la cité.
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1. Diagnostic d'un dialogue altéré : Constats et paradoxes
Le paysage de l'information a subi des transformations radicales, modifiant le rapport des citoyens à la connaissance scientifique.
Un environnement informationnel dérégulé
- Perte du "canal auditif" : La multiplication des producteurs de savoirs (YouTubeurs, réseaux sociaux, think tanks) crée une confusion entre liberté d'opinion et liberté académique.
Comme le souligne Laurent Devim, le savoir est de plus en plus perçu comme un "contenu" dissociable de son contexte de production et de transmission.
- Montée du relativisme et des parasciences : Une étude de la fondation Jean Jaurès (2020) révèle que 40 % des moins de 35 ans croiraient à la sorcellerie.
On observe une érosion de la distinction entre savoir et opinion, ainsi qu'un regain d'intérêt pour l'astrologie ou l'ésotérisme.
- Traces de doute chez les étudiants : Même dans les filières scientifiques, le doute persiste.
Mathieu Bouffard note que si une majorité d'étudiants adhère au consensus climatique, environ 35 % conservent des réserves sur l'origine humaine du changement climatique, malgré l'enseignement reçu au lycée.
Le poids du contexte géopolitique et politique
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Attaques institutionnelles : Les exemples des administrations Trump aux États-Unis ou Milei en Argentine montrent une volonté délibérée de dénaturer, voire de détruire les structures de recherche (climat, sciences sociales) lorsqu'elles contredisent un agenda politique.
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Défiance envers les élites : Le rejet de la science s'inscrit souvent dans une défiance globale envers tout ce qui est perçu comme officiel ou institutionnel.
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2. Mécanismes de la désinformation et enjeux sémantiques
Pour comprendre la crise, il est nécessaire de distinguer les différentes formes de rupture de communication.
Controverse vs Polémique
Le document souligne une distinction conceptuelle capitale :
- La Controverse : C'est le moteur normal de la science.
Il s'agit d'une discussion argumentée entre des personnes s'entendant sur des faits mais divergeant sur leur analyse.
Elle est féconde et nécessaire à la démocratie.
- La Polémique : Elle vise à disqualifier l'autre et à lui ôter toute légitimité.
Elle ne discute pas les faits et s'est multipliée dans l'espace public, étouffant le débat scientifique.
Les stratégies organisées de manipulation
La désinformation n'est pas toujours le fruit de l'ignorance, mais souvent d'actions délibérées :
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Lobbying et financements opaques : L'industrie des énergies fossiles ou des organisations conservatrices financent des réseaux de désinformation climatique.
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Astroturfing : Utilisation de bots et de faux comptes pour créer l'illusion d'une adhésion massive à une théorie marginale.
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Incohérence cognitive : L'adhésion à une fausse information répond souvent à un besoin de cohérence sociale ou émotionnelle plutôt qu'à un raisonnement logique.
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3. La responsabilité et la posture des scientifiques
Les experts s'interrogent sur leur propre part de responsabilité dans cet effritement du dialogue.
Vers une autocritique de la démarche
- L'extractivisme de recherche : Guillaume Cuni critique la pratique consistant à "enquêter sur un terrain, prendre des données et repartir" sans restitution ni implication réelle des sujets d'étude.
- Le mythe du savoir "depuis nulle part" : Mathieu Bouffard rappelle que tout savoir est situé.
Les questions que se posent les chercheurs sont pétris par les valeurs et le contexte de leur époque.
Reconnaître cette subjectivité est un gage de transparence.
- Le rôle ingrat du chercheur : Citant Didier Fassin, Laurent Devim rappelle que les scientifiques sont parfois "payés pour déplaire", car leurs travaux bousculent les pouvoirs en place et les certitudes établies.
Le besoin d'une "critique de science"
S'inspirant de Bruno Latour, les intervenants plaident pour une critique de science analogue à la critique d'art :
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Le public ne doit pas attendre passivement que les faits soient "mûrs".
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Les programmes de recherche doivent être débattus sur d'autres critères que le simple "vrai ou faux" : sont-ils utiles, coûteux, risqués ou tactiques ?
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4. Pistes pour restaurer le dialogue
Le rétablissement d'une discussion constructive repose sur plusieurs piliers pédagogiques et institutionnels.
Intégrer la dimension sensible et émotionnelle
- Le dialogue ne peut pas se limiter à une démonstration mathématique (A + B = C).
Il doit prendre en compte les peurs, les attachements et le "régime du sensible" des citoyens.
- Exemple : En mathématiques, parler de la "beauté d'une équation" est une porte d'entrée émotionnelle vers la science.
Transformer les pratiques de médiation
| Approche | Description | | --- | --- | | Sciences participatives | Impliquer les citoyens dès le protocole de recherche pour construire une relation de confiance durable. | | Médiation de la complexité | Ne pas simplifier à outrance ("vulgariser"), mais faire œuvre de complexité et de nuance, ce que le public apprécie et respecte. | | Alliances stratégiques | Créer des fronts communs entre scientifiques, journalistes d'investigation et juges, tous liés par une quête de vérité. |
Réformer l'institution universitaire
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Éducation aux compétences critiques : Dépasser le simple module de 2 heures pour intégrer une formation durable à l'esprit critique dans tous les cursus.
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Valorisation de l'engagement civique : Faire évoluer l'évaluation des chercheurs pour que leur travail de médiation et leur implication dans la cité soient reconnus au même titre que leurs publications.
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Citations Clés
"Nous sommes payés pour déplaire." — Didier Fassin (cité par Laurent Devim)
"Les scientifiques expliquaient comment ça marche et la société demandait à quoi ça sert." — Bernard Chevasse-Louis (cité par Lucy Gilot)
"Il ne faut pas que ce soit un module de 2 heures... il faut que ce soit fait de façon plus durable et plus construite." — Guillaume Cuni
"Le dialogue n'est pas rompu... il est rompu avec certaines strades de la société ou la dimension politique de la société." — Mathieu Bouffard