Briefing Doc : La Sélection dans l'Enseignement Supérieur — Totem, Tabou ou Réalité Hypocrite ?
Synthèse Exécutive
Le débat autour de la sélection à l'entrée de l'enseignement supérieur oppose traditionnellement une vision méritocratique (portée par la droite, pour qui la sélection est un « totem ») à la défense d'un accès universel et d'une émancipation collective (portée par la gauche, pour qui elle constitue un « tabou »).
L'analyse approfondie des échanges entre historiens, syndicalistes et universitaires révèle toutefois une réalité plus complexe :
- Un système déjà profondément sélectif mais hypocrite : 57 % des formations proposées sur la plateforme Parcoursup sont officiellement sélectives (BTS, CPGE, IFSI, STAPS).
Dans les filières non sélectives du supérieur (les licences universitaires), la sélection s'opère de fait par le classement des dossiers en raison de capacités d'accueil limitées, puis « par l'échec » au cours de la première année.
- L'illusion de la sélection comme remède à l'échec : Les données historiques montrent que restreindre l'accès en amont ne garantit pas la réussite ultérieure.
En 1957, avec seulement 55 000 bacheliers, le taux de réussite en première année de faculté à Paris n'était que de 30 %.
L'échec à l'université demeure une constante pédagogique structurante qui touche aujourd'hui plus lourdement les classes populaires.
- La crise du Baccalauréat et du contrôle continu : La réforme du baccalauréat a introduit un contrôle continu omniprésent.
Cela engendre une pression à la hausse sur les notes, obligeant les commissions d'examen des universités à discriminer les candidats selon la notoriété de leur lycée d'origine, pénalisant ainsi les élèves des milieux défavorisés.
- Des dysfonctionnements d'orientation et de maillage territorial : On constate une inadéquation géographique majeure entre l'offre et la demande.
En BTS, 300 000 bacheliers (principalement professionnels) sont candidats pour 169 000 places au total, mais 117 000 seulement sont admis en raison de mauvaises repartition territoriales des places vacantes.
-
Des divergences profondes sur le financement et l'accès : Face au sous-financement chronique des universités (30 % du budget de l'Éducation nationale étant absorbé par le financement des retraites), deux modèles s'opposent :
-
Une modulation des frais d'inscription selon le revenu des parents pour financer des bourses renforcées (proposition de Ryan Nézard).
-
L'unification du service public, la réouverture massive de places et la création d'une allocation d'autonomie pour tous les étudiants au seuil de pauvreté (proposition de l'UNEF représentée par Clara Privé).
Panorama des Intervenants et Grille d'Analyse
Le débat réunit trois perspectives complémentaires sur la question de l'accès aux études supérieures :
| Intervenant | Statut / Rôle | Positionnement principal | | --- | --- | --- | | Jean-Yves Mérindol | Historien, ancien président de l'Université de Strasbourg 1 et de l'ENS Cachan, auteur d'une Histoire politique de l'enseignement supérieur (Éditions MSH). | Propose un éclairage historique. Réfute l'idée que la sélection élimine l'échec et analyse le déplacement des tensions vers les licences universitaires. | | Clara Privé | Trésorière de l'UNEF, membre de l'intersyndicale jeunesse. | Prône l'accès libre, l'unification du service public universitaire, la réouverture de places et le refus de toute sélection académique ou sociale. | | Ryan Nézard | Professeur associé à l'Université Sorbonne Paris Nord, ancien conseiller de Gabriel Attal et d'Anne Genetet. | Advocates pour un retour à un baccalauréat national exigeant, une sélection assumée et non hypocrite, et la modulation des frais d'inscription. |
Le Constat de la Sélection : Entre Hypocrisie et Réalité
Une sélection déjà généralisée
Contrairement à l'idée d'un accès libre généralisé, la sélection est omniprésente dans le système d'enseignement supérieur français :
-
57 % des formations sur Parcoursup sont sélectives : C'est le cas des Brevets de Technicien Supérieur (BTS), des Classes Préparatoires aux Grandes Écoles (CPGE), des Instituts de Formation en Soins Infirmiers (IFSI) ou des filières STAPS.
-
La sélection déguisée dans les licences : Dans les filières universitaires théoriquement non sélectives (Droit, Lettres, Sciences), la limitation physique des places impose un classement.
Par exemple, pour une licence de physique au Havre proposant 20 places pour 270 candidats, la commission classe les dossiers.
Bien que non qualifiée de « sélection » au plan juridique, cette procédure est subie comme telle par les lycéens.
La « sélection par l'échec »
Le système actuel procède à une élimination a posteriori :
-
Données de la génération 2019 : Quatre ans après leur entrée dans le supérieur, 50 % des étudiants n'ont pas obtenu de diplôme, et 30 % sont totalement sortis du système sans aucun titre de l'enseignement supérieur.
-
Poids sur les étudiants salariés : Plus d'un étudiant sur deux travaille en parallèle de ses études sans lien avec son cursus, ce qui détériore fortement les chances de réussite des élèves issus des classes populaires.
Perspective Historique et Analyse Économico-Pédagogique
La permanence historique de l'échec universitaire
Jean-Yves Mérindol rappelle que la sélection à l'entrée ne garantit en rien la disparition de l'échec scolaire ultérieur :
- En 1957, la France comptait 55 000 bacheliers.
Malgré cet effectif réduit et très sélectionné socialement, seuls 30 % des inscrits en facultés de Lettres et Sciences à Paris réussissaient leur première année.
-
Historiquement, la massification de l'enseignement supérieur s'est accompagnèe d'une légère augmentation des taux de réussite aux examens, contrairement aux idées reçues.
-
La différence majeure réside dans la sociologie de l'échec : il y a 50 ou 100 ans, les étudiants en échec venaient de milieux aisés et rebondissaient grâce au réseau familial.
Aujourd'hui, l'échec touche directement les classes populaires et provoque une assignation sociale violente.
L'historique des réformes manquées
-
La Réforme Fouché (1965) : Elle prévoyait de sélectionner à l'entrée des facultés tout en ouvrant très largement les IUT (l'ancien ministre Pierre Fit prévoyait que les IUT accueilleraient 40 % des effectifs étudiants). Cet objectif a échoué, notamment en raison des événements de Mai 68.
-
La Loi Edgar Faure (1968) : Elle a remplacé le concept de sélection par celui d'orientation.
-
La Loi ORE et Parcoursup : Malgré les promesses d'accompagnement à l'orientation (notamment les 54 heures dédiées au lycée), le dispositif d'accompagnement n'a pas produit les résultats escomptés en matière de réussite étudiante.
Les Dysfonctionnements du Second Degré et la Dérive du Baccalauréat
Les effets pervers du contrôle continu
Ryan Nézard souligne la dégradation de la valeur diagnostique du baccalauréat depuis sa réorganisation :
-
Pression sur les enseignants : La prise en compte de chaque note de Première et de Terminale pour Parcoursup pousse à un gonflage artificiel des notes (pression pour mettre 16/20 au lieu de 12 ou 14/20).
-
Récréation d'inégalités sociales : Face à des dossiers affichant 16/20 de moyenne en contrôle continu, les commissions universitaires s'appuient sur la notoriété du lycée d'origine pour pondérer la note, désavantageant ainsi directement les élèves issus des lycées de banlieue ou de zones rurales.
-
Baisse de niveau comparée : Un bachelier d'aujourd'hui aurait équivalemment « deux années d'enseignement de moins en terme de niveau » par rapport à un bachelier d'il y a 20 ans.
Les propositions sur le Baccalauréat
-
Restreindre le contrôle continu : Le cantonner aux épreuves de spécialité et à l'Éducation Physique et Sportive (EPS).
-
Rétablir des épreuves nationales et anonymes : À l'image de la réintroduction de l'épreuve nationale de mathématiques en Première (première session cette année, deuxième en 2027), pour garantir un étalon d'évaluation objectif sur l'ensemble du territoire.
-
Risque de privatisation : Sans retour à un baccalauréat national fort, le risque est de voir les universités exiger des certifications privées payantes (type TOEFL) pour évaluer le niveau réel des candidats, achevant de détruire le service public.
Capacités d'Accueil, Offre Territoriale et Pédagogie
Inadéquation géographique et tension artificielle
-
L'illusion des chiffres Parcoursup : La centralisation nationale multiplie artificiellement le nombre de candidatures par place (un vœu peut enregistrer 3 000 candidats alors que 2 000 d'entre eux ne viendront pas s'ils sont admis).
-
Le cas critique des BTS : 300 000 bacheliers (notamment professionnels) demandent une place en BTS.
Seuls 117 000 sont admis, alors qu'il existe 169 000 places au total sur le territoire.
Le problème ne réside pas uniquement dans le nombre brut de places, mais dans leur répartition géographique (des places restent vacantes à Dijon alors que la demande saturée se situe dans l'académie de Créteil).
- Conséquences pour les bacs pro : Les bacheliers professionnels n'obtenant pas de place en BTS se retrouvent par défaut en licence généraliste, où ils subissent un taux d'échec avoisinant 90 %.
La remise en cause du modèle pédagogique universitaire
Clara Privé (UNEF) pointe la dégradation des conditions d'études au sein de l'université :
- Défaut de financement des dispositifs d'accompagnement : Le dispositif « Oui si » (accès conditionné à un suivi personnalisé/tutorat prévu par la loi ORE), qui concerne environ 30 000 étudiants par an, s'effondre faute de moyens durables.
Par exemple, à l'Université de Bourgogne, l'enveloppe de 124 000 € attribuée au « Oui si » a totalement disparu au bout de trois ans.
-
Refus des cours magistraux massifs : L'UNEF préconise l'abandon du cours magistral en amphi au profit d'enseignements en petits groupes, de travaux dirigés interactifs et du rétablissement des tutorats de première année.
-
Unification du service public : L'UNEF demande qu'une licence de droit délivrée à Limoges dispose des mêmes moyens et de la même reconnaissance qu'une licence délivrée à Paris-Panthéon-Assas pour équilibrer la demande sur le territoire.
Clivages sur le Financement de l'Enseignement Supérieur
Au-delà de la sélection académique, le débat fait apparaître un désaccord profond sur le modèle économique de l'université et la prise en charge de la jeunesse :
```
VOIES DE RÉFORME PROPOSÉES
│
┌───────────────────────────────┴───────────────────────────────┐
▼ ▼
[ MODÈLE SOCIAL-LIBÉRAL ] [ MODÈLE SYNDICAL / UNEF ] (Porté par Ryan Nézard) (Porté par Clara Privé) │ │ ├─ Modulation des frais d'inscription ├─ Gratuité totale de l'accès │ selon les revenus parentaux │ à l'université │ (ex: 2000€ L / 3000€ M pour non-boursiers) │ │ ├─ Création d'une "Allocation d'autonomie" ├─ Financement de bourses renforcées │ alignée sur le seuil de pauvreté │ (jusqu'à 1000€/mois pour les boursiers) │ │ ├─ Revalorisation et indexation des bourses └─ Redirection des investissements publics │ sur l'inflation (stagnation depuis 2012) vers le coût d'encadrement plutôt que les retraites │ └─ Droit à une place de proximité pour tous ```
1. La proposition de droits d'inscription modulés (Ryan Nézard)
-
Poids du système de retraite : 30 % du budget de l'Éducation nationale est aujourd'hui affecté au financement des retraites, au détriment de la rémunération des enseignants, des manuels scolaires ou de la rénovation des bâtiments.
-
Principe de justice redistributive : Propose de faire payer aux familles aisées des droits d'inscription correspondant au coût marginal de la formation (environ 2 000 € en Licence, 3 000 € en Master).
-
Financement de la solidarité : Ces recettes permettraient de financer des bourses significatives pouvant atteindre 1 000 € par mois pour les étudiants défavorisés (les boursiers représentent plus d'un tiers des étudiants dans le supérieur, et 26 % à l'université).
2. La proposition de l'Allocation d'Autonomie et de l'accès universel (Clara Privé - UNEF)
-
Refus de la tarification et de la sélection : L'accès doit être garanti par la création d'autant de places que de candidats (« face à un jeune, une place »).
-
Constat sur les bourses actuelles : Les bourses n'ont pas été réindexées sur l'inflation depuis 2012 (à l'exception d'un rattrapage partiel en 2023 ciblant uniquement l'échelon 7, soit seulement 5 % de l'ensemble des boursiers).
-
Allocation d'autonomie : Instauration d'un revenu universel d'étude fixé au niveau du seuil de pauvreté pour tous les étudiants, combiné à la revalorisation des APL, afin de lutter contre la précarité et d'éviter le travail étudiant subi.