Brefing détaillé : L'Enseignement Mutuel et les Transformations de l'Éducation Ce briefing analyse les thèmes principaux et les faits marquants des extraits de l'émission "À la découverte de l'enseignement mutuel" de France Culture, en se concentrant sur l'histoire, les principes, les défis et les perspectives de l'enseignement mutuel, ainsi que sur les questions plus larges de l'éducation contemporaine en France et ailleurs.
I. L'Enseignement Mutuel : Histoire, Principes et Marginalisation L'émission s'ouvre sur une exploration de l'enseignement mutuel, une approche pédagogique qui a connu son apogée au début du XIXe siècle en France, avant d'être largement marginalisée.
A. Définition et Origines :
L'enseignement mutuel, ou "classe mutuelle", est une pédagogie où "les élèves apprennent les uns aux autres", le rôle du maître étant "beaucoup moins présent que dans le mode pédagogique dominant l'enseignement simultané". Importée d'Angleterre au début de la Restauration, elle est issue des travaux de Bell et Lancaster, d'où le nom de "méthode lancastérienne". Elle a été introduite en France par des "libéraux extrêmement soucieux de développer l'instruction populaire" suite à la fermeture des écoles et congrégations religieuses pendant la Révolution, laissant l'instruction primaire "véritablement en chantier". B. Avantages et Efficacité :
L'enseignement mutuel était perçu comme une "véritable aubaine" car "très économique" : il permettait de "rassembler dans un très grand local plusieurs centaines d'enfants" sous l'autorité d'un seul enseignant, qui pouvait "déléguer une partie de son pouvoir d'instruction auprès de moniteurs" (des élèves plus avancés). Cette méthode permettait "d'instruire à une vitesse beaucoup plus rapide un très grand nombre d'élèves". Anne Querrien souligne que les élèves apprenaient "à lire et à écrire en trois ans" contre six ans avec la méthode simultanée des Frères des écoles chrétiennes. Sylvie Jouan souligne un avantage pédagogique majeur : "les élèves sont toujours regroupés avec des camarades qui correspondent à leur niveau" et "avancent toujours à leur rythme", évitant l'ennui ou la perte. C. La "Première Guerre Scolaire" et la Marginalisation (1833) :
Malgré son efficacité, cette méthode a suscité de "très vives critiques". Le "tournant" décisif pour l'école française, "peut-être plus important encore que les dates très célèbres des lois Ferry", est 1833, suite à une "vive polémique" appelée "la première guerre scolaire". Cette querelle opposait les défenseurs de l'enseignement mutuel et ceux de l'enseignement simultané. Arguments contre l'enseignement mutuel :Rapidité de l'apprentissage : Le principal argument critique était précisément la rapidité, car elle "amènerait les enfants à délaisser les écoles trop tôt et du coup à errer dans les rues", présentant un "risque social". Priorité à l'éducation morale : L'instruction devait être "absolument indissociable de l'éducation", en particulier l'éducation chrétienne au début du XIXe siècle, puis l'éducation morale à la fin du siècle. L'enseignement simultané était privilégié car "assuré par des frères qui de par leur présence même étaient des garants d'une certaine religiosité". Le "contact direct et continu avec ce maître qui est la garantie de l'éducation morale" manquait dans l'enseignement mutuel. Fonctionnalité sociale de l'école : Le patronat, soucieux de la santé des enfants travaillant dans l'industrie, réclama l'interdiction du travail des enfants. L'école primaire devait donc "occuper les enfants jusqu'à l'âge de l'entrée en classe [13 ans]". Risque de "bureaucratie" et de "désoeuvrés" : Un texte cité dénonce une école qui "favorise la bureaucratie qui dévore la France et la foule dangereuse de désoeuvrés qui corrompt les mœurs" – ces jeunes instruits n'ayant pas encore l'âge de travailler. L'alliance de circonstance : Une "espèce d'alliance entre l'Église, les enseignants, le pouvoir en place" s'est formée, avec pour objectif de faire de l'école primaire "l'éducation avant l'instruction pour garantir un certain ordre social". L'héritage de Guizot : François Guizot, en 1837, crée les écoles normales d'instituteurs pour former à la méthode simultanée, pérennisant ce modèle sous le Second Empire et Jules Ferry. Le buste de la République et la photo du président dans les classes ont remplacé l'autorité divine. II. L'Héritage Historique et les Défis de l'Enseignement Contemporain L'héritage de l'enseignement simultané est encore très présent dans le système éducatif français actuel, créant des tensions avec les besoins et les philosophies pédagogiques contemporaines.
A. La Persistance du Modèle Traditionnel :
Vincent Faillet confirme que l'enseignement simultané est le modèle dominant et "la norme" depuis des siècles, oublié que "d'autres voies existent".
Ce modèle se caractérise par "un certain nombre d'élèves dans une classe... des tables alignées des chaises dérangées et un immense tableau central pour que le maître puisse faire son cours".
B. La Quête d'Alternatif et le Modèle de la Classe Homogène :
- Sylvie Jouan s'est intéressée à l'enseignement mutuel en étudiant les classes rurales multi-âges et les "discours hostiles" qu'elles suscitent.
Elle a mis en évidence un "modèle pédagogique plutôt implicite" : la "classe homogène", indissociable de l'enseignement simultané.
- L'idée sous-jacente est que pour éduquer (plutôt qu'instruire), les élèves doivent être en "présence continue d'un même maître", et pour que cela fonctionne, le groupe doit être "relativement homogène".
Cette homogénéité est une "retraite justicière pour l'enseignant" mais rend la tâche difficile face à l'hétérogénéité réelle des élèves.
C. Le Renouveau de la Classe Mutuelle et la Pédagogie Coopérative :
- Vincent Faillet a recréé une "classe mutuelle" dans son lycée, non par connaissance historique mais par "prise de conscience" de l'obsolescence des salles de classe de 1887.
- Sa démarche a commencé par le "défi" lancé à ses élèves de trouver un autre système, conduisant à bouger les tables, créer des îlots, et utiliser les tableaux muraux.
Il a redécouvert les principes du monitorat et même l'utilisation de "sonnettes et de cloches" pour gérer le mouvement et le bruit, pratiques du XIXe siècle.
Sa classe met en œuvre des principes tels que :
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Apprentissage par les pairs : "Si les élèves qui ont besoin de moi je vais les aider c'est le prof qui m'a la charge et donc d'arriver d'un message moteur un message aux autres équipes dépassement noël son actif". Un élève témoigne avoir "mieux compris son cours avec un camarade qu'avec son professeur".
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Autonomie et responsabilisation : Les élèves sont encouragés à travailler en groupes, à s'aider mutuellement, à poser des questions et à utiliser des supports variés (schémas, tableaux, réseaux sociaux).
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Flexibilité et mouvement : "On peut communiquer on pose nos questions et si on a besoin le profil vient nous voir ils nous aident et sur elle le fait d'écrire sur les tableaux va c'est plus simple... on peut bouger dans la classe agréable".
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Prise en compte du corps : Vincent Faillet insiste sur "l'émancipation déjà physique" et la "prise en compte de quelque chose qui est totalement oubliée c'est le corps de l'élève dans la classe".
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Sylvie Jouan précise que ces pratiques actuelles s'inspirent de l'enseignement mutuel mais aussi des "pédagogies coopératives" qui vont "bien au-delà du tutorat" et incluent l'entraide, absente de l'enseignement mutuel du XIXe siècle.
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L'enseignement mutuel n'était pas nécessairement émancipateur au XIXe siècle ; Foucault lui-même, dans "Surveiller et Punir", le critique comme trop autoritaire, au même titre que l'enseignement simultané.
D. L'Élève au Centre : une "Injonction Contradictoire" ?
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Depuis 1989, un texte stipule que "l'élève est au centre du système éducatif". Sylvie Jouan qualifie cette formule d' "éminemment subversive" car elle implique que "c'est plus l'enseignant qui est au centre".
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Cela "aurait dû induire un véritable changement de paradigme" en remettant en cause l'enseignement simultané, car "si l'élève est au centre... on ne peut plus [enseigner simultanément] puisqu'il n'y en a pas qu'un dans la classe".
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Anne Querrien ajoute que l'école est faite de "collectifs", et non de singuliers, ce qui rend l'approche "élève au centre" complexe pour les enseignants.
E. Obstacles et Solutions pour les Réformes Pédagogiques :
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Les réformes récentes "ne parlent pas beaucoup de l'organisation pédagogique de la classe", se concentrant plutôt sur la réduction du nombre d'élèves ou l'interdisciplinarité.
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Le problème des espaces : Vincent Faillet insiste sur le fait que "la pédagogie est intimement liée au lieu dans lequel vous vous trouvez". Si les salles de classe restent inchangées (avec un tableau central et des tables alignées), il est "très difficile de changer la pédagogie".
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Le dialogue entre les acteurs : Il y a une difficulté de dialogue entre l'État (programmes), les collectivités (salles de classe) et les enseignants.
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Le temps et la confiance : La mise en place de méthodes innovantes prend du temps et nécessite d'instituer un "rapport de confiance" avec les élèves (qui peuvent être réticents car "pétrissés par ce modèle pédagogique") et les parents.
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La solidarité entre enseignants : Sylvie Jouan souligne l'importance d'une "réelle solidarité entre entre les enseignants" dans un même établissement, car un enseignant isolé aura plus de difficultés à mettre en place ces méthodes sur un temps limité.
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Gérer le "bazar" et la non-participation : Vincent Faillet répond aux craintes des enseignants concernant le bruit et la dissipation en soulignant que les élèves inactifs sont plus visibles dans une classe mutuelle et peuvent être pris en charge individuellement.
Il lui est arrivé de passer "trois quarts d'heure voire une heure de cours avec un seul élève qui n'avait rien compris pendant que les autres travaillaient", chose "totalement impensable" en enseignement simultané.
III. La "Révolte des Premiers de la Classe" et la Revalorisation des Métiers Manuels
La dernière partie de l'émission aborde le phénomène des "surdiplômés" qui se réorientent vers des métiers manuels, ce que Jean-Laurent Cassely appelle "la révolte des premiers de la classe".
A. Un Phénomène Croissant :
De plus en plus de jeunes et moins jeunes, diplômés de master ou d'écoles de commerce, après une première expérience professionnelle (ou pas), se "réorientent ou se reconvertissent" vers "des métiers manuels, les métiers d'artisanat, de petits commerces, des services de proximité".
Ils repassent souvent un CAP, le diplôme le plus populaire pour des métiers comme la cuisine ou la pâtisserie. C'est une "surdiplomation mais à l'envers", un "déclassement" ou une "réconciliation entre les études les plus intellectuelles et les métiers manuels".
B. Les Raisons de cette Réorientation :
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Manque de sens et ennui : La motivation principale n'est pas le chômage, mais le fait que ces personnes "s'ennuient et ne trouvent plus aucun sens à leur quotidien de travail".
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Critique des "bullshit jobs" : Le livre dénonce les "bullshit jobs" (traduits en français par "métiers à la con" ou "à la noix"), un concept popularisé par l'anthropologue David Graeber, qui décrit ces professions intellectuelles et cadres où l'on a le sentiment de "ne servir à rien et de ne pas savoir pourquoi [on] passe [sa] temps leur vie professionnelle derrière un ordinateur à faire du tableur du powerpoint ou des réunions".
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Quête de concrétude et de valeur ajoutée : Comme le dit un étudiant de Sciences Po, "quand tu fais Sciences Po tu vois beaucoup de gens qui vont finir chef de projet de quelque chose dans une agence à se faire chier... on n'apporte aucune valeur à la société".
C. Conséquences et Implications :
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Revalorisation des filières professionnelles : Ces "bobos" ou "hipsters" parviennent à "redorer le blason de certaines filières", en particulier les métiers de bouche, de la décoration ou du bois, traditionnellement "dévalorisées" et vues comme des "voies de garage" en France.
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Saturation de certaines filières : Des écoles de restauration ou des filières de boulangerie sont "extrêmement demandées", et certains reconvertis commencent à rencontrer des "problèmes de débouchés" pour s'implanter.
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Reconversion dans l'enseignement : 27% des professeurs des écoles en formation viennent d'autres secteurs, motivés par la même "quête de sens".
Le métier d'enseignant permet de se confronter au "client final", de voir les bénéfices de son travail et de réconcilier l'aspect intellectuel et "concret même corporel".
D. Recommandation : Avoir les Deux Diplômes :
Jean-Laurent Cassely conseille d'avoir "les deux" : un diplôme supérieur puis une formation courte et qualifiante.
Il souligne que les diplômes supérieurs restent "importants pour trouver du travail" et que les compétences acquises (gestion de projet, stratégie, mise en scène) sont souvent valorisées dans la reconversion.
Le "parcours idéal" serait donc "études supérieures puis formations plus courtes qualifiantes concrètes".