Traumas, Criminalité et Judiciarisation : Analyse des Trajectoires de Rétablissement des Jeunes Hommes
Résumé Exécutif
Ce document synthétise les recherches menées par l'Institut universitaire Jeunes en difficulté sur les liens profonds entre les expériences traumatiques vécues durant l'enfance (ACE) et les parcours criminels des garçons et jeunes hommes au Québec.
L'analyse révèle que la population judiciaire masculine présente une surreprésentation massive de traumas complexes, souvent négligés par rapport à ceux des femmes.
Ces traumas altèrent le développement neurologique et créent une « mentalité de zone de guerre » où la déviance devient une stratégie de survie logique.
Le processus de « désistement » (l'abandon de la criminalité) ne se limite pas à l'arrêt des délits, mais nécessite une transformation identitaire profonde, souvent entravée par un système carcéral qui génère de nouveaux traumatismes.
L'intervention doit impérativement évoluer vers des approches sensibles aux traumas pour briser le cycle de la violence et de la réincarcération.
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1. Cadre Conceptuel des Expériences Potentiellement Traumatisantes (EPT)
Définition et Prévalence
Les expériences potentiellement traumatisantes vécues durant l’enfance (souvent appelées ACE - Adverse Childhood Experiences) sont des événements de sévérité variable, souvent chroniques, survenant dans l'environnement familial ou social. Elles perturbent le développement physique et psychologique.
Les dix catégories principales identifiées sont :
- 1. Abus émotionnel
- 2. Abus physique
- 3. Abus sexuel
- 4. Négligence émotionnelle
- 5. Négligence physique
- 6. Violence familiale
- 7. Usage de substances chez un parent
- 8. Incarcération d'un parent
- 9. Séparation ou divorce des parents
- 10. Placement hors de la famille d'origine
Impacts Statistiques sur la Santé et le Comportement
L'exposition à ces expériences multiplie de manière exponentielle les risques à l'âge adulte :
• Santé mentale : Une personne exposée à sept traumas durant l'enfance a 980 % de risques supplémentaires de développer un trouble de santé mentale.
• Suicide : Le risque de tentative de suicide est 30 fois plus élevé chez les personnes ayant vécu plusieurs ACE.
• Dépendances : Risque 5 fois plus élevé pour l'alcoolisme et 10 fois plus élevé pour la toxicomanie (drogues illicites).
• Victimisation : Risque 7 fois plus élevé d'être victime de violence à l'âge adulte.
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2. Mécanismes de Liaison : Du Trauma à la Délinquance
Impacts Neurobiologiques
Les traumas affectent des zones critiques du cerveau, expliquant certains comportements dits « criminels » :
• Hippocampe : Atrophie ou dysfonctionnement impactant la régulation des émotions.
• Lobe préfrontal : Altération de la gestion des émotions, des communications interpersonnelles et du raisonnement moral.
• Fonctions exécutives : Difficulté à contrôler les impulsions, à planifier l'avenir et à réagir aux renforcements (positifs ou négatifs).
Cela rend les approches classiques cognitivo-comportementales moins efficaces si le trauma n'est pas traité.
Le Trauma Complexe et la Masculinité
Le trauma complexe, bien que non encore intégré au DSM-5, est reconnu internationalement. Chez les garçons, il se manifeste souvent par :
• La « Mentalité de zone de guerre » : Le jeune perçoit le monde comme hostile et traite tout étranger comme un ennemi potentiel. La déviance est alors perçue comme une réponse logique et justifiée.
• Insensibilité et retrait : Sous l'influence d'une vision hégémonique de la masculinité (stoïcisme, force), les jeunes hommes peuvent refuser l'aide, se replier sur eux-mêmes ou paraître dénués d'empathie, ce qui est en réalité un symptôme traumatique.
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3. Le Cycle de la Violence et de l'Incarcération
Le système actuel tend à nourrir un cercle vicieux plutôt qu'à le briser :
1. Trauma initial : Exposition aux ACE.
2. Stratégies d'adaptation : Usage de drogues, criminalité pour survie ou appartenance.
3. Incarcération : Souvent vécue comme un nouveau traumatisme. Les mesures de coercition, l'isolement et la violence entre détenus exacerbent les symptômes de stress post-traumatique.
4. Conséquences carcérales : Les personnes ayant vécu au moins quatre ACE ont 15 fois plus de risques de s'automutiler et 8 fois plus de risques de tenter de se suicider en prison.
« Je ne me sens pas en sécurité en ce moment, ni dehors, ni en dedans. Si je rentre en dedans... je n'aurai pas le choix de me crisser la corde autour du cou, sinon il y en a d'autres qui vont le faire. » — Témoignage d'un jeune judiciarisé.
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4. Les Trajectoires de Désistement du Crime
Le désistement n'est pas simplement l'absence de récidive, mais un processus identitaire décliné en trois niveaux :
• Primaire : Une simple pause ou accalmie dans les activités criminelles.
• Secondaire : Changement d'identité (ne plus se percevoir comme un contrevenant).
• Tertiaire : Reconnaissance sociale et intégration pleine dans la communauté.
Typologies des parcours de désistement
| Type | Caractéristiques | Besoins | | --- | --- | --- | | Convertis | Faible statut socio-économique, besoin d'appartenance comblé par le crime. | Soutien communautaire massif pour adopter une identité prosociale. | | Repentants | Statut social favorable, délits rationalisés, peu d'ACE. | L'arrestation suffit souvent à provoquer la prise de conscience. | | Rescapés | Grand isolement, troubles de santé mentale sévères, multiples ACE. | Équipes multidisciplinaires spécialisées (santé, logement, pharmacologie). |
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5. Le Cas Particulier des Gangs de Rue : Blessures Morales
Pour les jeunes affiliés aux gangs, le trauma prend la forme de blessures morales :
• Trahison : Le gang, initialement perçu comme une famille de substitution face à la négligence parentale, finit par exploiter la vulnérabilité du jeune.
• Dissonance cognitive : Sentiment de honte et de culpabilité lié aux actes violents commis sous pression.
• Syndrome de Stockholm : Développement d'un lien affectif fondé sur le trauma envers ceux qui les mettent en danger.
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6. Pistes d'Intervention et Recommandations
L'analyse conclut à l'urgence de transformer les pratiques judiciaires et cliniques :
1. Intervention sensible aux traumas : Tester des modèles (comme le Special Housing Unit aux États-Unis) qui forment le personnel et les détenus.
Résultats observés : diminution de l'anxiété, de la dépression et des agressions physiques.
2. Dépistage systématique des ACE : Comprendre le passé pour ne pas voir le jeune comme un « déchet » (terme cité par les répondants) mais comme un individu en réaction à son milieu.
3. Humanisation des services correctionnels : Réduire l'utilisation de la force et de l'isolement, particulièrement pour ceux ayant des troubles de santé mentale.
4. Rétablir l'espoir : Le désistement est possible pour la majorité si l'on agit sur la santé mentale, les dépendances et la création de nouvelles relations sociales valorisantes.
« On n'est pas des déchets... on est des êtres vivants pareils. » — Appel à la reconnaissance de la dignité humaine par un jeune incarcéré.