Rejet, victimisation par les pairs et émotions négatives : Synthèse des dynamiques d'influence en milieu scolaire
Synthèse opérationnelle
Ce document présente une analyse approfondie des recherches récentes menées par l'Institut universitaire Jeunes en difficulté concernant les liens entre l'isolement social, la victimisation par les pairs et les émotions négatives chez les élèves du primaire.
Les points saillants de cette étude sont les suivants :
• Prévalence élevée : Un nombre significatif de jeunes, particulièrement les filles, éprouvent une détresse émotionnelle quotidienne et un sentiment de non-acceptation dès le début du secondaire, des tendances amorcées au primaire.
• Renversement de la perspective traditionnelle :
Contrairement à l'idée reçue voulant que les problèmes relationnels causent les émotions négatives, les résultats indiquent que les émotions négatives (tristesse, désespoir) précèdent et prédisent souvent la victimisation.
• Boucle de rétroaction pour l'isolement : Il existe une relation bidirectionnelle entre l'isolement et les émotions négatives, créant un cycle d'aggravation mutuelle.
• Stabilité des traits vs États changeants : L'étude distingue les caractéristiques chroniques des élèves des fluctuations momentanées, révélant que si les relations sociales peuvent se réinitialiser partiellement entre deux années scolaires, les émotions négatives ont tendance à persister, voire à s'intensifier lors des transitions.
• Nécessité d'interventions multidimensionnelles : La simple prévention de l'intimidation est jugée insuffisante.
Les interventions doivent impérativement intégrer la promotion du bien-être et la gestion des émotions pour rompre les cycles de victimisation.
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1. État des lieux : Un portrait préoccupant chez les jeunes
Les données statistiques issues d'enquêtes canadiennes et québécoises révèlent une réalité complexe pour les élèves :
| Indicateur | Garçons | Filles | | --- | --- | --- | | Tristesse ou désespoir quotidien (début secondaire) | 19 % | 36 % | | Sentiment de ne pas être accepté tel que l'on est | 36 % | 52 % | | Victimes d'intimidation (12 derniers mois - Québec) | ~11 % | ~11 % |
Note sur la victimisation : Bien que le chiffre de 11 % soit cité, la proportion peut grimper jusqu'à 20 %, voire 40 % pour des événements isolés, soulignant la difficulté de cerner précisément ce phénomène.
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2. Définition des concepts fondamentaux
L'étude s'articule autour de trois réalités distinctes mais interconnectées :
• Émotions négatives : Comprennent la tristesse, le sentiment de désespoir et les idées négatives.
Elles sont considérées comme des précurseurs de la dépression, bien qu'elles ne correspondent pas nécessairement à un diagnostic clinique à ce stade (primaire).
• Isolement des pairs : Fait d'avoir peu d'interactions sociales, que ce soit par choix ou par rejet subi. Le rejet est la forme d'isolement non volontaire la plus fréquente.
• Victimisation : Actes d'agressivité intentionnels et répétitifs caractérisés par un déséquilibre des forces (physiques ou de réputation).
Elle peut être directe (frapper, insulter) ou indirecte (nuire à la réputation, propager des rumeurs).
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3. Modèles théoriques de la relation pairs-émotions
Trois modèles alternatifs tentent d'expliquer l'interaction entre ces variables :
1. Modèle des risques interpersonnels : Les expériences difficiles avec les pairs agissent comme des stresseurs qui s'accumulent et génèrent des émotions négatives.
C'est le modèle le plus testé et documenté à ce jour.
2. Modèle axé sur les symptômes : Les émotions négatives (ou l'affectivité négative) entraînent un retrait social ou une vulnérabilité qui fait de l'élève une cible privilégiée pour la victimisation.
3. Modèle transactionnel : Suppose une influence réciproque et un renforcement mutuel entre les émotions et les expériences sociales.
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4. Méthodologie de la recherche
L'étude a suivi 992 élèves de la 3e à la 6e année du primaire (Québec) sur deux années scolaires, avec quatre points de mesure.
L'originalité de l'approche réside dans l'utilisation de modèles statistiques ("modèles à décalage croisé avec intercept aléatoire") permettant de distinguer :
• Le Trait (stable/chronique) : La tendance d'un élève à être d'une certaine façon sur le long terme.
• L'État (changeant) : Les fluctuations d'un élève autour de sa propre tendance stable à un moment précis.
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5. Analyse des résultats : Des dynamiques différenciées
Interrelations stables (Traits)
De manière chronique, les trois dimensions sont liées : un élève ayant une tendance stable à l'isolement aura également une tendance stable à la victimisation et aux émotions négatives.
Ces réalités co-occurrent sans ordre temporel défini.
Dynamiques temporelles (États changeants)
L'analyse des fluctuations d'un moment à l'autre révèle des mécanismes distincts :
• Émotions négatives et Isolement : Suivent un modèle transactionnel.
Un niveau élevé d'émotions négatives en début d'année prédit un isolement accru en fin d'année, et inversement. C'est une boucle d'accentuation.
• Émotions négatives et Victimisation : Suivent un modèle axé sur les symptômes.
Les émotions négatives en début d'année prédisent une victimisation accrue plus tard, mais la victimisation ne semble pas augmenter les émotions négatives de manière immédiate.
Ce lien est direct et ne passe pas par l'intermédiaire de l'isolement.
• Stabilité temporelle :
◦ La victimisation et l'isolement sont plus stables au sein d'une même année qu'entre deux années.
Le changement de classe ou d'enseignant atténue l'effet de réputation. ◦
Les émotions négatives sont plus stables entre les années scolaires, suggérant une anticipation anxieuse de la rentrée ou une persistance des traits internes malgré les changements d'environnement.
Constat important : Ces mécanismes sont identiques pour les garçons et les filles, ainsi que pour les élèves plus jeunes ou plus vieux au sein du primaire.
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6. Conclusions et orientations pour l'action
Pour la recherche
Les résultats de cette étude québécoise, bien que novateurs, ne font pas encore consensus au niveau international, d'autres études montrant parfois des résultats inverses ou sexués.
Une réplication du modèle est prévue en Belgique (Flandre) pour valider ces observations.
Pour l'intervention en milieu scolaire
L'étude remet en question les stratégies d'intervention uniquement centrées sur le comportement social :
• Insuffisance de la lutte contre l'intimidation seule : Retirer un élève d'une situation de victimisation ne garantit pas la disparition de ses émotions négatives.
• Approche multifactorielle : Il est impératif d'agir simultanément sur l'environnement social et sur le bien-être psychologique interne.
• Priorité à la promotion du bien-être : La prévention de la dépression et la gestion des émotions négatives dès le primaire sont des leviers essentiels pour réduire, par ricochet, les risques de victimisation et d'isolement.
"Les efforts de prévenir la victimisation sont essentiels, mais nos résultats suggèrent qu'ils ne sont potentiellement pas suffisants parce qu'il y a une dynamique plus large."