Note de Synthèse : Mobilité Internationale et Engagement des Jeunes dans les Quartiers Prioritaires et les Territoires Ruraux
Résumé Exécutif
Ce document de synthèse s'appuie sur les interventions de Ludovic Brun (Responsable Inclusion et Diversité à l'Agence Erasmus+ Jeunesse et Sport / Agence du Service Civique) et de Géraldine Alfred (Déléguée générale de l'association Concordia) lors du 8ᵉ webinaire « Parlons-en » consacré à la mobilité et à l'engagement des jeunes.
La mobilité internationale et l'engagement constituent des leviers essentiels d'émancipation, de développement de compétences et d'ouverture culturelle pour la jeunesse. Cependant, des inégalités territoriales et sociales profondes persistent. Dans les Quartiers Prioritaires de la Politique de la Ville (QPV) et les zones rurales, le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans atteint 26 % (contre 22 % à l'échelle nationale), accompagnant une forte concentration de jeunes dits « NEET » (ni en emploi, ni en formation, ni en éducation).
Bien que les programmes européens (Erasmus+ Jeunesse et Sport, Corps Européen de Solidarité) lèvent l'obstacle financier grâce à des prises en charge intégrales, l'accès universel à la mobilité se heurte à des freins sociaux et psychologiques : méconnaissance des dispositifs, appréhensions familiales, barrière des langues et manque de confiance en soi. Pour répondre à ces enjeux, l'Agence Erasmus+ et des opérateurs de terrain comme Concordia déploient des stratégies d'inclusion ciblées. Aujourd'hui, environ 40 % des participants aux programmes Erasmus+ Jeunesse et Sport sont des jeunes ayant moins d'opportunités. La réussite de ces démarches repose de manière critique sur l'accompagnement éducatif de proximité, la formation des professionnels de jeunesse et le renforcement des partenariats locaux.
1. Diagnostic Territorial et Enjeux de la Mobilité
Un constat d'inégalité d'accès
La mobilité et l'engagement sont des vecteurs majeurs d'émancipation personnelle, de citoyenneté et d'insertion professionnelle. Néanmoins, l'accès à ces opportunités demeure inégalitaire sur le territoire français et d'outre-mer.
Les freins identifiés ne sont pas uniquement d'ordre financier, mais découlent de facteurs structurels et environnementaux :
- Le niveau d'études et le parcours scolaire (décrochage) ;- Les ressources financières et le niveau de réseau social de la famille ;- L'éloignement géographique (zones rurales isolées et QPV) ;- L'appréhension face à la barrière de la langue et le manque de confiance en soi ;- L'autocensure et la réticence à quitter son groupe de pairs ou son territoire.
Indicateurs socio-économiques clés
Les données récentes soulignent l'urgence d'une action ciblée dans les territoires prioritaires :
| Indicateur | Valeur / Constat | | --- | --- | | Taux de chômage national des 15-24 ans | Hausse récente de 18 % à 22 % | | Taux de chômage des 15-24 ans en QPV et zones rurales | Atteint 26 % ces derniers trimestres | | Public NEETs (Ni en emploi, ni en formation, ni en éducation) | Majoritairement représenté dans les QPV et les zones rurales | | Part de jeunes femmes dans le volontariat européen | 70 % de femmes contre 30 % d'hommes | | Part de jeunes ayant moins d'opportunités (JAMO) | Environ 40 % des participants aux programmes Erasmus+ Jeunesse et Sport |
2. Le Cadre Institutionnel et les Dispositifs Erasmus+ Jeunesse et Sport
Architecture institutionnelle et éducation non formelle
En France, la gestion des programmes européens est répartie entre deux agences :
- L'Agence du Service Civique (Paris) : Gère le volet Erasmus+ Jeunesse et Sport ainsi que le Corps Européen de Solidarité (CES), sous la tutelle du ministère de l'Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports. Elle est dédiée à l'éducation non formelle.- L'Agence de Bordeaux : Gère les volets scolaires, universitaires, de la formation professionnelle et de l'éducation des adultes.
L'éducation non formelle se définit comme une démarche éducative complémentaire au cursus scolaire et universitaire. Accessible sans aucune condition de diplôme ou de qualification, elle repose sur la participation libre et volontaire. Chaque projet fait l'objet d'un cadre pédagogique évalué par l'agence, visant le développement de compétences sociales et comportementales (soft skills).
Validation scientifique et outils de certification
Les recherches menées à l'échelle européenne via le réseau de sociologues RAY démontrent scientifiquement l'impact de ces mobilités non formelles :
- Renforcement de la confiance en soi, de l'autonomie et du sens de la tolérance ;- Développement de compétences clés de l'Union Européenne : travail en équipe/coopération, expression de la créativité, et communication en langues étrangères.
Pour formaliser ces acquis et faciliter l'insertion socioprofessionnelle, des outils de reconnaissance et d'auto-évaluation sont mis à disposition des acteurs de terrain, notamment Youthpass et les Open Badges.
Éventail des programmes de mobilité et d'engagement
[Parcours d'engagement progressif]
Chantiers locaux / Projets de solidarité ➔ Mobilités collectives (Échanges) ➔ Volontariat individuel long terme (CES)
L'Agence Erasmus+ Jeunesse et Sport finance une typologie variée d'actions adaptées au niveau d'autonomie des jeunes :
A. Mobilités collectives et premières étapes
- Échanges de jeunes (13-30 ans) : Rencontres interculturelles de groupes de 1 à 3 semaines autour de supports pédagogiques (théâtre, danse, cinéma, musique).- Participation des jeunes (dès 13 ans) : Projets visant la participation à la vie démocratique via des rencontres avec des élus ou responsables associatifs. Peut se dérouler localement sans mobilité internationale obligatoire.- DiscoverEU / DiscoverEU Inclusion (18-21 ans) : Accès à un pass Interrail pour une première expérience de mobilité/vacances. Des cofinancements sont possibles avec le dispositif Explore l'Europe de l'ANCT.
B. Mobilités individuelles et engagement long terme
- Corps Européen de Solidarité (CES) - Volontariat individuel (18-30 ans) : Immersion de longue durée (jusqu'à 12 mois) à l'étranger dans des missions d'intérêt général.- CES - Volontariat d'équipe / court terme : Format adapté spécifiquement aux jeunes en difficulté ou moins autonomes.- Projets de solidarité locaux : Projets conçus et portés par des groupes de jeunes sur leur propre territoire au bénéfice de publics vulnérables.
C. Couverture géographique et priorités stratégo-politiques
Outre les pays membres de l'Union Européenne, les programmes incluent des pays associés (Norvège, Islande, Macédoine du Nord, Turquie, Serbie) et s'étendent aux zones de voisinage (Euro-Méditerranée, Balkans, Europe de l'Est et Caucase), sous réserve du contexte géopolitique.
Pour la période 2021-2027 (et maintenu pour la programmation 2028-2034), quatre priorités transversales sont fixées :
- Inclusion et diversité (mécanismes de soutien financier renforcés pour lever les freins économiques ou de santé) ;- Participation à la vie démocratique ;- Transition écologique et développement durable ;- Transition numérique.
3. Déclinaison Opérationnelle : L'Action de l'Association Concordia
Créée en 1950 dans un contexte d'après-guerre pour promouvoir la paix et l'interculturalité (initialement entre jeunes Français, Allemands et Anglais), l'association Concordia agit comme opérateur de terrain majeur auprès des 15-30 ans. Elle détient la labellisation Lead (pour le CES) et une accréditation Erasmus+.
Concordia s'appuie sur un ancrage local fort avec trois grandes zones d'intervention (Nord-Ouest, Sud-Ouest, Sud-Est) et collabore systématiquement avec les structures territoriales (Cités éducatives, Missions Locales, services jeunesse, préfectures, associations de quartier).
Exemples d'initiatives territoriales par région
```
[Hauts-de-France] [Occitanie / Sud-Ouest] [PACA / Auvergne-Rhône-Alpes]
----------------------- ----------------------- ----------------------------- • Saint-Quentin : Chantier • Toulouse : Parcours • Marseille (QPV Nord) : parc urbain en QPV historiques QPV avec Service Civique & DiscoverEU • Montataire : Chantier internationaux à Barcelone Ado / Cité éducative • Osillon / Castres : Échange • Clermont-Ferrand : • Amiens : Volontariat de de jeunes (FR, EE, UA, ES) Chantiers QPV d'été & groupe CES en bas d'immeuble DiscoverEU ```
Zone Nord-Ouest (Hauts-de-France)
- Saint-Quentin : Organisation d'un chantier international de bénévoles pour la restauration d'un parc urbain situé au cœur d'un quartier prioritaire.- Montataire (2022-2024) : Chantiers internationaux pour adolescents menés en partenariat avec la Cité éducative et le service jeunesse de la ville.- Amiens (2023) : Deux projets de volontariat de groupe CES en « bas d'immeuble » au profit de jeunes de 8 à 17 ans, en lien avec les écoles maternelles, les centres aérés et les habitants.
Zone Sud-Ouest (Occitanie / Midi-Pyrénées)
- Toulouse (QPV Nord) : Partenariat avec l'association « Un œil sur ma ville ». Mobilisation de volontaires internationaux pour concevoir des parcours historiques et de balisage dans les QPV, valorisant la mémoire des quartiers auprès des habitants et des institutions (restitution en Préfecture).- Osillon / Castres Mazamet : Organisation d'un échange de jeunes accueillant sur le territoire 5 jeunes d'un QPV local aux côtés de jeunes venus d'Estonie, d'Ukraine et d'Espagne.
Zone Sud-Est (PACA / Auvergne-Rhône-Alpes)
- Marseille (Quartiers Nord - Saint-Henri et La Visitation) : Déploiement de missions de Service Civique, constitution d'un groupe de jeunes issus de QPV envoyés sur un échange en Italie, et départ de 5 jeunes vers Barcelone via DiscoverEU Inclusion.- Clermont-Ferrand : Organisation récurrente de 2 à 3 chantiers internationaux d'été dans les QPV en lien avec la Mission Locale.- Service Civique International : Expérimentation du Service Civique franco-italien (envois et accueils croisés) et missions à l'échelle internationale élargie (Mexique, Pérou, Afrique du Sud, Asie).
4. Analyse Transversale : Freins, Démographie et Parcours d'Engagement
La réalité de l'accessibilité : Barrières financières vs Barrières sociales
A la question de savoir si la mobilité est réellement accessible à tous, les intervenants établissent une distinction claire :
- Le frein économique est largement levé par les dispositifs européens : Les subventions couvrent les frais de transport, d'hébergement, de restauration et prévoient le versement d'une indemnité d'argent de poche. La participation est gratuite pour le jeune.- Les freins sociaux et psychologiques demeurent prépondérants :
- Le rôle de la sphère familiale : L'appréhension des parents, qui n'ont souvent pas expérimenté eux-mêmes la mobilité, constitue le premier frein. Il est nécessaire de les rassurer et de les impliquer en amont.- L'accès à l'information : Les jeunes disposant déjà d'un capital social ou familial s'orientent d'eux-mêmes. Pour les jeunes défavorisés, le recours à un réseau de prescripteurs jeunesse (Missions Locales, éducateurs, associations de proximité) est indispensable.
Évolution des publics et disparités de genre
On observe une forte féminisation des départs en volontariat européen long terme, avec 70 % de jeunes femmes pour 30 % de jeunes hommes (l'écart étant moins marqué dans les échanges collectifs). Cette situation s'explique en partie par la nature des missions proposées (éducation, action sociale, culture), davantage investies par les publiques féminins.
Par ailleurs, les jeunes diplômés (Bac+4 et plus) restent surreprésentés dans les départs spontanés en raison d'une plus grande autonomie initiale et d'un meilleur accès à l'information.
La trajectoire d'engagement comme effet tremplin
L'expérience montre que la mobilité n'est pas un événement isolé, mais le point de départ d'un parcours d'engagement citoyen progressif.
Exemple de parcours type documenté chez Concordia : Un jeune débute comme participant à un chantier de bénévoles local ➔ bénéficie d'une formation interne pour devenir animateur de chantier ➔ participe au dispositif DiscoverEU Inclusion ➔ s'engage dans un échange international ➔ s'investit durablement dans la gouvernance de l'association (jusqu'à l'élection au Conseil d'Administration).
Ces parcours renforcent la confiance en soi, l'autonomie et permettent de formaliser des compétences transversales valorisables sur le marché du travail.
5. Levies d'Action et Recommandations pour les Acteurs Locaux
Pour pérenniser et développer l'accès des jeunes des QPV et des zones rurales aux dispositifs de mobilité, plusieurs conditions opérationnelles doivent être réunies :
- Soutenir le coût de l'accompagnement éducatif : Faire partir des jeunes décrocheurs ou moins autonomes exige un investissement humain et méthodologique beaucoup plus lourd que pour un public étudiant diplômé. Les financements publics (Politique de la ville, ANCT, ministères) doivent maintenir leurs soutiens structurels aux associations de terrain pour couvrir cet accompagnement.- Former et faire partir les professionnels de jeunesse : Les travailleurs sociaux, agents municipaux et animateurs accompagnent d'autant mieux la mobilité qu'ils l'ont eux-mêmes expérimentée ou qu'ils sont formés aux rouages des programmes européens. Erasmus+ finance des sessions de formation spécifiquement dédiées aux professionnels.- S'appuyer sur le maillage territorial et les réseaux spécialisés : Les collectivités et associations locales n'ont pas besoin d'être expertes en ingénierie de projets européens. Elles peuvent s'appuyer sur les correspondants régionaux des Agences (Dragesses / DRAG) et sur des associations de tête de réseau (comme Concordia, le réseau des Missions Locales ou Parcours le Monde) qui gèrent la technicité financière et administrative.